Rencontre avec… Sonia Backes

A la veille de la manifestation organisée demain à l’appel des Loyalistes et du Rassemblement, Sonia Backes, présidente de la province Sud, fait le point.

La voix du Caillou : La situation en Nouvelle-Calédonie atteint un niveau de tension particulièrement inquiétant. Ces tensions se manifestent dans la rue, sur les réseaux sociaux, certains responsables politiques dont vous-mêmes ou le président du gouvernement sont la cible de menaces… Quelle est votre analyse de cette situation ?

Sonia Backes : Depuis le troisième référendum, tout est fait pour créer les conditions du dialogue, dans différents espaces, avec des formats différents, et surtout avec beaucoup de patience. Les Calédoniens sont en effet très patients. Ceux qui ont voté non à trois reprises auraient très bien pu dire que leur triple non signait la fin de l’histoire. Nous avons ouvert toutes les portes, et ça nous a d’ailleurs été reproché par certains. Mais en face de nous, nous avons des gens qui n’ont pas le courage de dire à leurs militants que ça ne sera pas l’indépendance. Le choix de ne pas participer au troisième référendum, c’était déjà un manque de courage. Ne pas y participer a été la solution pour dire qu’ils n’avaient pas perdu. En disant « on n’y a pas été », ça permettait de garder une porte entrouverte. C’est donc d’une part le manque de courage des indépendantistes, et d’autre part le non-partage d’un projet de société qui donne envie de vivre ensemble. Vous savez, lors de la rencontre que nous avons eu à Bourail avec les indépendantistes, les discussions se sont arrêtées après un dérapage de l’un des participants qui nous a fait une sortie d’un racisme extrême, en nous expliquant que ça serait l’indépendance parce qu’ils faisaient davantage d’enfants que nous, et qu’à la fin ils auraient le dessus pour des raisons ethniques. Et ça, c’était particulièrement violent. Si nous avions tenu ce genre de discours, ça aurait été considéré comme une forme d’apartheid. Mais au bout du compte, c’est ça leur projet ! Et on le voit clairement dans les propos de la CCAT. Et pendant ce temps, nous nous battons pour un projet de société qui porte en lui l’inclusion au travers du dégel du corps électoral, l’inclusion de ceux qui sont nés ici, qui sont ici depuis plus de dix ans. Un projet de vivre ensemble, et on l’a bien vu lors de notre mobilisation devant le Congrès qui rassemblait toutes les origines et les couleurs de peau, pendant que la dernière manifestation de la CCAT était mono-ethnique, avec « Kanaky » comme seul discours pour dire qu’il n’y a pas de place pour les autres.

Le message que nous envoient les indépendantistes, c’est : soit on accepte de vivre en « Kanaky » avec le peuple kanak au-dessus des autres, soit on dégage. C’est d’ailleurs comme ça que ça nous est signifié : rentrez chez vous ! Mais on est tous chez nous ici ! Moi, je n’ai pas d’ailleurs qu’ici ! Qu’est-ce que comprennent les Calédoniens quand on leur dit de rentrer chez eux ? Chez eux, c’est ici ! Nous, on défend le principe d’égalité des ethnies, que l’on est tous ici chez nous, que l’on ne veut exclure personne. Nous ne voulons que le vivre-ensemble. Il faut réécouter les propos de Jean-Marie Tjibaou. Il voulait une société où tout le monde avait les mêmes droits, et ce rêve-là a été atteint. Les Kanak gèrent quatre grandes institutions sur cinq, ils sont à la tête des grandes sociétés publiques, ils ont la main sur une grande partie de ce qui dirige la Nouvelle-Calédonie. Et en fait, d’une certaine manière, la situation s’est inversée, c’est nous qui nous battons pour ne pas être dégagés de chez nous ! Du combat juste de l’égalité qui était celui de Jean-Marie Tjibaou, on est passé à ce que l’on veuille nous mettre dehors.

LVDC : Ce discours aurait pu être tenu dans les années 80…

S.B. : Il n’est jamais bon de faire des généralités, mais on sent une vo- lonté de revanche dans les propos d’un certain nombre d’indépendantistes, et davantage encore sur les réseaux et dans les « manifs ». On a le sentiment qu’ils veulent nous faire vivre ce qu’ils auraient vécu. Je peux le comprendre chez les militants de base, mais pas chez les responsables politiques. Ils doivent avoir une vraie hauteur de vue et convenir que l’on ne pourra jamais faire les uns sans les autres. Personne ne partira. OK, ils en ont fait partir 20 000, mais ceux qui vivent ici resteront ici.

LVDC : Comment se sortir de cette situation chaque jour de plus en plus tendue ?

S.B. : Je me dis que cette période de tensions était sans doute inévitable. Depuis près de trois ans, nous faisons tout pour l’éviter, mais je le redis, elle était sans doute inévitable. Cela étant, je pense que le vote de la loi constitutionnelle, il n’est pas négociable. Nous étions opposés aux dix ans glissants, l’État proposait sept ans, les indépendantistes ont accepté dix ans même si aujourd’hui ils renient leur signature, mais ce passage est obligatoire. Mais à la fin, il faudra se remettre autour de la table, il faudra que des gens intelligents veuillent bien se remettre autour de la table avec nous. Ce que je trouve regrettable, c’est le fait que nous avons fait des propositions, et qu’en face on ne propose rien d’autre que « Kanaky ». Nous, on ne fait pas de la politique pour gagner les élections, on le fait pour sauver la Nouvelle-Calédonie. Nous avons fait des propositions parce que les 70 000 indépendantistes vont rester là et rester indépendantistes, et nous, parallèlement, nous avons remporté les trois référendums et il n’est pas question de ne pas prendre en compte la volonté des Calédoniens qui ont dit trois fois non. Donc comment fait-on pour trouver l’équilibre ? Nos propositions permettent de trouver un équilibre et que tout le monde sorte gagnant de cette histoire. Mais, et on le voit bien avec le pacte nickel qui aiguise leurs divergences, comme les indépendantistes ne parviennent pas à se mettre d’accord entre eux, et bien ce sont les positions les plus dures qui l’emportent. Et personne n’a le courage de dire « ça suffit ! ». Jean-Marie Tjibaou était un leader politique, avec une vision, mais ils n’ont plus de Jean-Marie Tjibaou. Nous discutons donc avec des gens qui se font concurrence, à celui qui sera le plus dur et donnera les mots d’ordre les plus fermes. C’est triste, mais malgré tout, après les élections ça ira mieux. Quand ils auront fini de se régler entre eux pour savoir qui prendra la présidence de la province Nord, on pourra discuter.

LVDC : Dans ce contexte, comment s’inscrit la mobilisation de samedi ?

S.B. : Ça va paraître étrange, mais c’est aussi l’explication des mots durs que j’ai utilisés lors de la mobilisation devant le Congrès, comme quoi nous aussi nous étions capables de « mettre le bordel ». Je veux dire que ce que l’on fait demain samedi s’adresse principalement à Paris. Il y a deux semaines, nous étions devant le Congrès parce que nous avions un sénateur Philippe Bas qui avait posé un amendement pour ne dégeler le corps électoral qu’une seule fois et des partis politiques importants qui appelaient à ne surtout pas dégeler le corps électoral pour ne pas risquer que les indépendantistes créent des désordres. Lorsqu’avec Nicolas Metzdorf et Virginie Ruffenach nous les avons rencontrés à Paris, nous les avions prévenus que nous aussi nous étions capables de ça, parce que les Calédoniens ne comprendraient pas que le corps électoral ne soit pas dégelé. Mais comme les indépendantistes crient plus fort, on n’entendait qu’eux. Il fallait donc remettre l’église au centre du village, en disant que si seule la menace fonctionne, et bien que Paris sache que tout le monde est capable de la mettre à exécution. Alors, aujourd’hui, nous ne sommes plus du tout dans cette situation. Il y a eu une large majorité au Sénat en faveur du dégel, donc les compteurs sont remis à zéro, et le texte part maintenant à l’Assemblée nationale. Notre objectif est que la loi constitutionnelle passe, que l’on fasse des élections avec ce corps électoral dégelé, et qu’ensuite et sereinement on se reparle les uns avec les autres. L’objectif de la manifestation est de dire à Paris que l’on est nombreux à avoir décidé par trois fois de rester Français et à vouloir vivre ensemble. Vous savez, pour notre « manif », pour notre marche, tous les drapeaux sont autorisés. Ceux qui veulent venir avec les deux drapeaux viendront avec les deux drapeaux, ceux qui veulent venir avec un drapeau dont ils considèrent qu’il représente le mieux la Nouvelle-Calédonie viendront avec, on m’a même demandé si l’on pouvait venir avec le drapeau de Wallis-et-Futuna et j’ai répondu oui. C’est ça le projet de société que nous portons, celui de cette mosaïque ethnique qui fonde la Nouvelle-Calédonie. Cette manifestation est absolument fondamentale. Le risque est que les indépendantistes « foutent le feu », comme ils l’ont fait à Saint-Louis où ils ont mis le feu, tiré sur les gendarmes à balles réelles et se mettre à dix pour « rouler » une femme ! C’est ça la société qu’ils veulent ? Au secours ! Au secours ! Parce que là, ce ne sont ni des propos ni des discours, mais des faits. Nous allons donc envoyer à Paris les images de ce que l’on veut, à savoir que nous sommes nombreux et que le vivre-ensemble, c’est nous. C’est ça la majorité de la population de Nouvelle-Calédonie : le vivre-ensemble et rester Français.

LVDC : Et Paris est réceptif à votre avis ?

S.B. : Paris est extrêmement attentif à ce qui se passe en Nouvelle-Calédonie. Le Président de la République, le ministre de l’Intérieur suivent cela de très près. Donc nous avons des messages clairs à envoyer. J’insiste à nouveau sur ce retournement de situation entre il y a trente-cinq, quarante ans, et le rêve d’indépendance de Jean-Marie Tjibaou, et notre combat d’aujourd’hui qui est que l’on ne veut pas disparaître, parce qu’ici c’est chez nous.

LVDC : Et Paris est-il attentif au pacte nickel ?

S.B. : Alors évidemment, ce sont là deux combats qui arrivent au même moment. Ce qui est assez phénoménal, c’est que pour les indépendantistes le pacte nickel ne se résume qu’à un problème de crédulité de leurs militants. En Métropole, on dispense dans les établissements scolaires un enseignement à l’esprit critique, et c’est exactement ce qui manque en Calédonie ! Ils disent à peu près n’importe quoi sur le pacte nickel : ça n’est pas l’État qui vole le minerai calédonien, ça n’est pas la mort de la doctrine nickel, ce n’est rien de tout ça. Le pacte nickel, c’est l’État qui vient aider la Nouvelle-Calédonie pendant quelques années et qui, de manière ponctuelle et provisoire, demande d’exporter le minerai que nous ne sommes pas capables de transformer localement. Le pacte nickel ne fait de mal à personne. Mais Calédonie Ensemble, qui depuis des années souhaite mettre à mort la SLN avec (Paul) Néaoutyine pour récupérer ses titres miniers, a trouvé la bonne occasion pour détruire la SLN. Ceux qui ont compris ce qu’il y a dans le pacte et que ça ne remettait pas en cause les fondamentaux indépendantistes, c’est Louis Mapou et Gilbert Tyuienon, qui l’ont dit très clairement mais qui aujourd’hui ont peur. Mardi, en commission plénière, Louis Mapou n’est pas venu, et Gilbert Tyuienon y a dit que si la copie rendue ne convenait pas alors elle serait changée. Cela montre qu’ils n’ont pas le courage d’assumer leurs militants. Mais je le comprends, j’ai été menacée de mort, mes enfants l’ont été, je me suis retrouvée à être visée physiquement par un projectile le week-end dernier quand je marchais, et eux, on leur promet une balle ! Donc je comprends qu’on ne veuille pas jouer sa vie sur le sauvetage de 13 000 emplois, mais on ne fait pas de la politique pour soi ou pour une élection, mais pour la société à laquelle on adhère.

A la fin de leur mandat, quel sera leur héritage, leur bilan ? S’il n’y a pas le pacte nickel, nous aurons une usine morte et les deux autres en grande difficulté, il n’y a plus de Ruamm, les comptes de la Calédonie sont en déshérence, ils n’ont fait aucune économie… Rien, ils n’auront rien fait. C’est quoi leur bilan ? Ce qui se passe actuellement révèle ce qu’ils essayaient de cacher avec hypocrisie. Au début de leur mandat, c’est le côté océanien qui était mis en avant, on était océanien ou on ne l’était pas. Et c’est ça leur projet, on l’a bien vu lors de la dernière manifestation de la CCAT, c’est « Kanaky » d’un côté, et les autres de l’autre.

Et sur le nickel, c’est pareil. Je me souviens très bien de l’expression de Victor Tutugoro pendant le règlement du dossier de l’usine du Sud, il avait dit : « ben tant pis ». 13 000 emplois sur le carreau ? Ben tant pis ! Durant les discussions sur le nickel, la province Nord a été très claire : aucun emploi ne mérite que l’on remette en cause la doctrine nickel. Et tout ça, c’est un tout, il faut bien s’en convaincre. L’humain passe après tout le reste. L’agression contre une femme à Saint-Louis, c’est pareil : pas de respect de l’humain, ils s’en fichent, c’est pour la cause.

Propos recueillis par Nicolas Vignoles

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