Louis Mapou : « On parle beaucoup de vote utile, alors votez pour nous »

Louis Mapou conduit la liste « UNIs pour le pays » en province Sud. L’ancien président du gouvernement estime qu’il était nécessaire pour l’UNI de porter son projet et de faire entendre sa voix, malgré le risque de ne pas parvenir à franchir la barre de 5% des inscrits nécessaire à la représentativité. Louis Mapou met en avant la nécessité de personnes « passerelles » dans un contexte de crise économique et politique.

Quelle est votre analyse de la situation économique et sociale de la Nouvelle-Calédonie, deux années après les émeutes ? Vous avez à plusieurs reprises, ces dernières semaines, évoqué un « basculement » ?

Cette mandature a été une mandature de crises, je crois que nous sommes tous d’accord sur le sujet. Avec, donc, plusieurs points de basculement. La crise sanitaire a commencé à faire vaciller nos certitudes. Nous avons pu mesurer – y compris au niveau national, que nous avions de nombreuses fragilités. La crise nickel a provoqué un effondrement du secteur. Ces trente dernières années, nous avons connu un développement économique rapide avec une forte densité sur le Grand Nouméa, sans prendre le temps de faire de nécessaires réformes. Les émeutes sont venues nous percuter en détruisant une partie de ce qui avait été construit. Enfin, nous connaissons une crise politique : les discussions sont aujourd’hui bloquées, l’accord de Bougival a été abandonné. Et ce blocage n’est plus seulement local, il est aussi national. Les relations avec l’État sont devenues plus compliquées, parce que la France est elle aussi en crise. Enfin, le basculement est générationnel. Quant aux émeutes… Les gens ont été profondément meurtris par ce qui s’est passé. Ils ont envie de sortir de l’impasse, et je les crois sincères quand ils disent vouloir reconstruire ensemble.

Votre liste ne semble pas avoir fait l’objet d’un « rajeunissement » aussi radical que celle du FLNKS… Vous-même avez été choisi pour votre expérience à la tête du gouvernement ?

La question « jeunes/vieux » n’existe pas chez nous : ce n’est pas notre mode de fonctionnement. Nous mélangeons les compétences et avons besoin de tous les profils. J’ai en effet été choisi pour mon expérience d’ancien président de l’exécutif pour tirer la liste dans le Sud dans un contexte particulièrement complexe. Je fais partie d’une génération qui sillonne le terrain depuis quarante ans et je suis persuadé que le lien entre les personnalités publiques et ceux qu’elles représentent, doit être entretenu. J’ajouterai que derrière la notion de dégagisme, on trouve souvent des querelles de pouvoir. Mettre en avant des « décisions prises par la base », ce n’est pas toujours suffisant.

Bougival a provoqué – en partie – votre sortie du FLNKS, puis une fracture au sein de l’UNI-Palika, entre les tenants de l’accord, et les autres, comme Paul Néaoutyine. Aujourd’hui, vous dites vouloir continuer à exister pour défendre votre ligne politique, quelle est cette ligne ?

Notre ligne politique reste la même et repose sur les choix initiés en 1988 par les accords de Matignon-Oudinot. Nous considérons que nous avons entamé avec l’Accord de Nouméa une transition vers une souveraineté partagée : il faut poursuivre ce schéma vers une pleine souveraineté en partenariat avec la France. Bougival dessinait cette évolution, c’est pourquoi nous avons soutenu cet accord. Et cette souveraineté, nous voulons la construire avec tout le monde. Les sociétés humaines sont complexes, elles le sont plus encore en Nouvelle-Calédonie. Notre mouvement a toujours considéré qu’il était de son devoir de constamment réévaluer les situations : se référer à la déclaration de l’ONU sur le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes n’est plus suffisant. Après, il ne faut pas se méprendre sur notre projet : quand on évoque une souveraineté en partenariat avec la France, on parle quand même bien de souveraineté. Ce qui est en jeu, c’est la construction d’une nation, certes multiculturelle. Nous avons d’un côté le Kanak, héritier d’une civilisation millénaire, qui veut rompre le lien avec la France. Il lui faut admettre que les autres ethnies, européenne, wallisienne, indonésienne… ont un lien ombilical avec la Nouvelle-Calédonie, et s’interrogent donc légitimement sur leur devenir. Dans le dialogue qui se noue entre la France et le peuple premier, ils craignent une rupture de ce lien ombilical. Il y a donc une dimension sociale à prendre en compte, une quête pour conjuguer nos identités multiples et construire ensemble un peuple qui soit solide.

Vous conduisez la liste UNI en province Sud avec en face de vous celle du FLNKS nouveau, ne courez-vous pas le risque de ne pas franchir la barre des 6 300 voix ?

Oui, bien sûr il y a un risque, je l’ai déjà dit. Les indépendantistes se retrouvent sur un socle de 11 000 voix. Nous, nous voulions nous lancer dans la bataille pour porter une parole de clarté, pour offrir le choix à notre électorat. La campagne nous démontre que les gens de chez nous sont en attente de solutions. Nous recevons sur le terrain un accueil chaleureux, notre discours reçoit une bonne écoute, peut-être parce que nous n’étions pas présents au moment des émeutes. Cette barre de 6 300 voix n’est pas insurmontable si les gens votent pour nous. On parle beaucoup de vote utile, j’ai envie de dire, « alors votez pour nous », permettez-nous d’exister en province Sud et de faire entendre notre voix dans les discussions à venir. Le pays a besoin de personnes capables de jouer le rôle de passerelle entre les uns et les autres, de travailler à améliorer le quotidien des gens.

Au moment de la présentation de votre liste, vous avez dit vouloir poser sur la table la question de l’avenir institutionnel, estimant que vos adversaires avaient tendance à l’évacuer ?

Oui, en effet, je trouve que nous sommes entrés dans la campagne de manière frileuse, avec peu de programmes et une maigre évocation de la question institutionnelle. Comment parler de l’avenir, sans parler de l’avenir institutionnel ? Les investisseurs comme les travailleurs ou ceux qui veulent fonder une famille, ont besoin de visibilité. La nature humaine est ainsi : les gens ont besoin de savoir où ils vont pour pouvoir se projeter, c’est pour cette raison que je trouve dommage, pour ne pas dire irresponsable, d’évacuer la question institutionnelle. Nous, UNI, nous étions prononcés pour des élections en novembre pour se laisser le temps de trouver un accord de transition. Là, nous n’avons pas d’accord, pourtant nous appelons les électeurs aux urnes sans vision claire de l’avenir. Ceux qui ont demandé à être légitimés par les provinciales pour entrer dans les discussions auront comme responsabilité de proposer quelque chose avant septembre.

Pour vous, cet accord de transition est nécessaire avant les présidentielles de 2027, c’est cela ?

Nous nous sommes tous engagés à répondre positivement à l’invitation du Premier ministre pour reprendre les discussions dès le mois de juillet. Mais pour discuter de quoi ? Oui, je pense réellement qu’un accord avant 2027 est possible, mais les politiques vont devoir s’engager et évaluer correctement la situation, au risque sinon de se réfugier dans des postures incantatoires. Pour que ça passe à Paris, il faut que tout le monde se mette d’accord. Regardez Jacques Lafleur et Jean-Marie Tjibaou : ils ont dû prendre de la hauteur pour signer l’accord de Matignon. Pour le moment nous n’avons pas encore trouvé les mécanismes de résolution du conflit, alors on laisse faire le temps, mais le temps est précieux et nous en manquons. Nous ne sommes toujours pas sur la voie, mais le monde économique, lui, est dans l’urgence. L’accord de Nouméa ne donne plus d’élan, il ne fait que combler un vide. Or il y a un risque réel que ce statu quo perdure jusqu’en 2028. Vous imaginez les conséquences pour le pays ?

Vous avez déclaré : « la question de l’indépendance est déjà tranchée », qu’est-ce que cela signifie ?

La discussion de l’avenir du pays avec le transfert des compétences régaliennes s’est opérée, malgré les trois « non » aux référendums successifs. Nous sommes donc bien sortis du débat binaire « pour ou contre l’indépendance » pour entrer dans la phase de construction du pays.

Quelle est votre vision de et pour la province Sud ?

La province Sud, c’est la Nouvelle-Calédonie en miniature : elle concentre toutes les ethnies, tous les enjeux, toute l’histoire et toute l’économie du pays. Nous portons le projet d’une plus grande complémentarité entre provinces, ce qui existe déjà au travers du GTPE (Groupe de travail des présidents des exécutifs, NDLR), qui a été très sollicité lors de cette mandature de crises successives. L’hyper-provincialisation, pour nous, n’est pas la bonne voie : elle ne s’inscrit pas dans la dimension du « faire pays ». Comme toutes les capitales du monde, la province Sud a un dynamisme, une énergie qui lui sont propres et lui donnent une responsabilité particulière dans ce pilotage interinstitutionnel qui représente l’un des axes forts de notre campagne. D’où notre slogan : « Unis pour le pays, une province au service du peuple de Kanaky-Nouvelle-Calédonie ».

Quels sont justement les points d’ancrage de votre programme, notamment en matière d’économie, de social et de santé ?

Notre programme s’articule autour de quatre priorités : construire un accord sur l’avenir institutionnel, mettre en œuvre un plan de sortie de crise, déployer une urgence sociale et réformer la gouvernance. Il y a déjà beaucoup de choses qui ont été faites après les émeutes pour parer à toutes les urgences. La stratégie de sortie de crise qui privilégie la relance par l’investissement est la bonne, mais elle produit des résultats avec un effet de décalage dans le temps. Dans l’attente du retour à l’emploi, il faut veiller à ce qu’une partie de la population ne soit pas enfermée dans des situations de précarité irréversibles. C’est pourquoi nous préconisons la mise en place d’aides sociales pour les familles de la part des collectivités calédoniennes, à hauteur de ce que l’État a déjà investi. Il s’agit d’aides ponctuelles, exceptionnelles, deux ans après les émeutes, et alors que nous nous trouvons toujours dans l’incertitude. Il faut entamer une démarche pragmatique sur les secteurs de précarité, comme les quartiers populaires, les squats et les tribus pour veiller à ne pas créer ou entretenir des frustrations. Nous entendons aussi promouvoir le développement sur terres coutumières, avec des projets sur 10 à 15 ans. Côté santé, nous sommes tous impactés par la pénurie de médecins. Nous nous interrogeons sur la carte sanitaire en vue d’un maillage optimal de l’offre de soins. Et il faut bien sûr développer la télémédecine.

Des propos recueillis par Isabelle Peltier

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