La mission transpartisane toujours en cours à Paris est suivie de près. Chaque prise de parole est commentée, chaque décision est largement relayée. Mais que se passe-t-il à l’intérieur des réunions quand les caméras et les micros sont éteints ? Et en dehors ? Réponse aux questions que vous vous êtes peut-être déjà posées sur ces rencontres.
Dans les couloirs des institutions parisiennes, l’humeur est maussade. Parlementaires, ministres, économistes, tous ont le regard tourné vers le vote du budget de l’État pour 2027. Entre les menaces de censure et l’annonce de l’explosion de la dette, les finances sont un sujet tabou dans la capitale… C’est pourtant le timing choisi par la délégation calédonienne pour rappeler à l’État de verser les subventions qu’il s’était engagé à donner lors de l’accord Élysée-Oudinot, mais aussi pour réclamer des aides. Il faut dire que c’est maintenant ou jamais que la Calédonie a besoin de cet argent, non seulement pour sécuriser la fin de l’année 2026 mais aussi pour envisager 2027. Pour l’heure, sur les quelque 44 milliards de prêt garanti par l’État pour 2026, la Calédonie n’a touché que les deux tiers. A cela s’ajoutent 7 milliards de subventions qui n’ont pas encore été versés, contrairement à ce qui était prévu. « Le budget est un exercice très difficile, nous confie la présidente du Congrès Virginie Ruffenach, la Calédonie n’est pas une goutte d’eau, mais les montants accordés sont minimes par rapport à l’ensemble de la nation. Et ils ne laisseront jamais tomber un territoire français. »
Reste que dans ce contexte tendu, certaines interrogations persistent. Les demandes sont-elles entendues ? Les échanges sont-ils chaleureux ou l’atmosphère est-elle plutôt glaciale ? L’ambiance est au beau fixe annoncent en cœur la présidente du Congrès et le vice-président du gouvernement Christopher Gygès. Après avoir rencontré mardi Gérard Larcher, le président du Sénat, et David Amiel, le ministre de l’Action et des Comptes publics, les élus calédoniens avaient rendez-vous à Matignon mercredi afin d’échanger avec Sébastien Lecornu notamment (lire encadré).
« Tous unis face à Paris »
Ne pas être oublié, cela prend du temps. Alors, forcément, les journées sont chargées. La représentante du boulevard Vauban, qui n’avait que quelques minutes à nous accorder, court après les métros (pas de taxi, un sou est un sou), multiplie les réunions jusque tard dans la nuit. « On enchaîne du matin jusqu’au soir, aux quatre coins de Paris : Matignon, Assemblée nationale, puis retour à Matignon… », liste-t-elle. Sans compter les rendez-vous individuels de chaque élu. « En tant que présidente du Congrès, je dois aussi assurer mon rôle d’élue. J’ai beaucoup de rendez-vous relatifs au vote électronique par exemple. Il faut rentabiliser le déplacement avant de repartir », estime-t-elle. Elle a par exemple été reçue par le député socialiste Arthur Delaporte ou le député européen des Républicains François-Xavier Bellamy, qui avait effectué un passage remarqué sur le territoire en mai 2025.

Mais, quels que soient les rendez-vous des uns et des autres, la délégation calédonienne avance unie à Paris. L’ambiance est même au beau fixe. « L’atmosphère est excellente, la Nouvelle-Calédonie parle d’une seule voix et c’est d’une grande utilité. Les différentes formations qui, il y a quelques semaines encore s’affrontaient, défendent la même chose aujourd’hui à Paris », avance Christopher Gygès. Les huit représentants dialogueraient entre chaque rendez-vous pour s’assurer qu’ils sont encore sur la même longueur d’ondes. Chacun sait ce qu’il a à dire, aux élus comme à la presse, et chaque réunion est préparée en amont. Le vice-président parle même d’« osmose ». Y compris avec le député Emmanuel Tjibaou ? « Il défend son point-de-vue, mais on tire tous dans le même sens (…) Nous sommes tous unis face à Paris », ponctue la représentante du Congrès.
Les Calédoniens, des enfants gâtés ?
Car, et c’est une donnée à prendre en compte, les élus calédoniens doivent toujours se rappeler aux bons souvenirs de la Métropole. S’ils font face à des interlocuteurs « qui connaissent très bien le sujet » pour la grande majorité, avec une vraie prise de conscience du « choc traumatique vécu à la suite des émeutes », il convient parfois de rappeler une certaine réalité. Ou du moins rafraîchir en quelque sorte la mémoire des uns et des autres. « J’ai tenu à rappeler qu’au début des émeutes, des renforts en provenance de Paris ont manqué. L’État a fauté », insiste ainsi Virginie Ruffenach. L’occasion aussi de montrer un autre visage de la Nouvelle-Calédonie face à une presse nationale qui reste parfois encore bloquée dans le passé.
Et c’est le cas également sur la réalité du travail déjà réalisé par les institutions calédoniennes alors que le territoire a multiplié les réformes ces derniers mois, condition sine qua none aux versements des aides étatiques. Diminution des retraites du public, augmentation des coûts de l’électricité… Ils font depuis deux jours un inventaire exhaustif des efforts fournis par les Calédoniens et mettent en avant un résultat : 43,5 milliards de francs les économies réalisées chaque année grâce aux 27 réformes déjà engagées. Car selon leurs propres mots, Bercy aurait pris les habitants et leurs élus pour des « enfants gâtés », ne comptant que sur l’argent de l’État. Or « Il y a des réformes engagées par le gouvernement et le Congrès que l’Hexagone n’a de son côté jamais faites » (une réforme des retraites, par exemple).
Des annonces attendues
Doit-on conclure que tout va pour le mieux à Paris ? La parole des dirigeants calédoniens reste très maîtrisée, voire verrouillée. Tous ont pour ordre de ne pas faire de vague et de rester silencieux avant la publication de communiqués de presse officiels. Sollicité, le député Emmanuel Tjibaou n’a d’ailleurs pas souhaité répondre à nos questions. Du moins, pas maintenant alors qu’une communication officielle est notamment attendue de la part du Premier ministre. « Ce n’est pas nous qui devons annoncer le soutien de l’État. C’est à l’État lui-même de le faire » a ainsi résumé le président du gouvernement, Milakulo Tukumuli, à l’issue de l’entrevue.

En attendant, il reste encore quelques sujets sensibles : présent sur la liste des participants puis finalement absent de toutes les photos, où est passé le sénateur Georges Naturel ? « Aucune idée », nous dit-on. La réalité serait tout de même quelque peu différente alors que l’ancien maire de Dumbéa aurait en fait été retardé en Nouvelle-Calédonie pour des problématiques administratives.
Il reste également à la délégation beaucoup plusieurs sujets sensibles à aborder : une demande de simplification de certaines lois dont l’application est extrêmement complexe dans le contexte calédonien. Les enjeux autour du nickel, notamment le rachat des entreprises, n’ont pas encore été évoqués. Le contrat de désendettement qui doit transformer les emprunts à l’Agence française de développement en subventions, une demande pourtant phare, est passée à l’as pour le moment. Le gouvernement national va-t-il demander de nouveaux efforts aux habitants de l’île ? La question reste également en suspens. Affaire à suivre donc pour la délégation unie et solidaire à Paris.
« Raisonnablement optimiste »
Après le Sénat et le ministère de l’Action et des Comptes publics mardi, la mission transpartisane avait donc rendez-vous à Matignon mercredi où elle a été reçue pendant près de trois heures par le Premier ministre, Sébastien Lecornu. Les élus calédoniens ont ensuite pris la direction de l’Assemblée nationale où ils ont échangé avec Yaël Braun-Pivet, la présidente de l’institution. Des entretiens satisfaisants, notamment d’un point de vue parlementaire. « Le Parlement est clairement en soutien » a ainsi confié Nicolas Metzdorf, le député loyaliste de la première circonscription. En revanche, selon ses propos rapportés par le média Outremers360, les discussions seraient « plus tendues avec le gouvernement ». « C’est Bercy avec qui on a le plus de difficultés » a-t-il concédé, reconnaissant tout de même « un ministère des Finances dans son rôle ». « Le Premier ministre nous a dit que nos demandes n’étaient pas un problème. Il y a une vraie volonté de nous accompagner, de redresser la Nouvelle-Calédonie économiquement », a assuré, de son côté, Virginie Ruffenach. Le président du 19e gouvernement, Milakulo Tukumuli, se dit, lui, « raisonnablement optimiste » après ces différents entretiens. Jeudi, la mission transpartisane devait également déjeuner avec Naïma Moutchou, la ministre des Outre-mer.
Jade Esposito, correspondante à Paris

