Ils se présentent respectivement comme des enfants des accords de Nouméa et de Matignon. Robert Kakue et Marie-Madeleine Lequatre, numéros 1 et 2 de la liste « Faire Pays » en province Sud veulent mettre fin aux blocs indépendantistes et loyalistes en proposant une nouvelle voie. Suppression des provinces, souveraineté progressive et démocratie participative sont les maîtres mots de leur programme.
« Faire Pays » est un mouvement nouveau dans le paysage politique calédonien. Pourriez-vous nous donner les grands axes de votre ligne politique ?
R.K. : Nous sommes une liste constituée essentiellement de personnes issues de la société civile, et nous considérons qu’aujourd’hui l’offre politique ne nous convient pas. Nous souhaitons apporter une nouvelle méthode, une nouvelle approche de la politique, avec pour cela trois axes prioritaires : redonner de la dignité aux personnes, notamment en rétablissant un certain nombre d’aides sociales qui ont été coupées depuis mai 2024. Être ensemble et ne faire qu’un seul pays. Enfin, et nous l’assumons, nous souhaitons aller vers une souveraineté de la Nouvelle-Calédonie. En revanche, contrairement aux autres, nous parlons d’une souveraineté préparée, progressive et partagée. « Préparée » car nous constatons que sur certaines compétences qui nous ont déjà été transférées comme la santé, les transports ou la fiscalité, nous ne sommes pas performants. « Progressive » parce que ce travail ne va pas se faire du jour au lendemain. Et cette souveraineté, on la veut « partagée » avec tous : redonner le pouvoir et la parole au peuple. Et puis une souveraineté aussi partagée avec la France, en passant d’un statut de dépendance à un statut de partenaire stratégique.
Vous ne voulez faire qu’un seul pays. Dans votre programme, cela se traduit par une mesure phare : la fin progressive des provinces.
R.K. : Les provinces ont été utiles à un moment de notre histoire, notamment pour des questions de rééquilibrage économique, mais aujourd’hui ce système arrive à ses limites. Nous pourrions être plus efficaces en allant vers plus de proximité et en travaillant sur l’intercommunalité. Au niveau stratégique, en revanche, il faudrait faire remonter certaines compétences au niveau du gouvernement. Je pense notamment au transport, à la santé ou à l’éducation, qui sont actuellement des compétences partagées entre les provinces et le gouvernement.
Comment s’est passée l’écriture de votre programme ? Est-ce que cela a été difficile de s’entendre sur une ligne commune ?
M.M.L. : À partir du moment où on est d’accord sur la manière de faire de la politique et sur nos valeurs, la déclinaison du programme s’est faite de manière assez naturelle. Nous venons tous de milieux différents, chacun avec une expertise dans différents domaines. Sous la forme d’ateliers, les uns et les autres ont pu enrichir le programme.
R.K. : L’un des exemples qui m’a le plus marqué, parce que j’ai vu clairement un impact sur les gens lors des meetings, c’est celui de Grégory Simon, psychologue spécialisé sur les questions de psychologie autochtone. Il a apporté la question de la réparation du trauma des événements de 2024. Il souhaite aussi parler de santé mentale. Avec un but : construire une société et la réparer sur le long terme.
Vous n’êtes pas la première liste à essayer de proposer une autre voie au-delà de la gauche et la droite. Qu’est-ce qui vous différencie des autres ?
M.M.L.: La vraie question est : qu’est-ce que les autres partis proposent concrètement en dehors des réponses immédiates ? Quel avenir, quelle trajectoire proposent-ils pour le pays ? Tous ceux avec qui nous avons échangé n’ont pas la réponse. La logique de blocs a amené le pays à une sorte d’immobilisme. Nous, nous souhaitons construire du commun avec toutes les forces vives. C’est pour cela que l’on s’engage à mettre en œuvre une démocratie participative, via des assemblées citoyennes, des conventions citoyennes… Avec eux, nous voulons certes répondre aux problématiques du quotidien, mais s’inscrire aussi dans le temps long. Réformer en profondeur notre système de santé, éducatif et notre fiscalité.
« On a trois codes de l’environnement, trois assemblées de province, trois batteries de cabinets politiques pour un pays de 260 000 habitants… C’est trop. »
Mais les votants ont toujours élu l’un des deux blocs. Peut-être que les Calédoniens ne se retrouvent pas dans votre voie…
M.M.L. : D’abord, il y a beaucoup d’abstentionnistes en Calédonie qui ne se voient pas dans l’offre politique actuelle, donc notre discours s’adresse particulièrement à eux. Et nous souhaitons aussi toucher ceux qui votent par dépit : par logique d’opposition, plutôt que par conviction. Tous les jours, nous rencontrons des gens heureux d’entendre enfin un autre discours, une parole qui ouvre sur de nouvelles perspectives.
Vous l’avez dit, votre liste est en majorité issue de la société civile. En tant que « novices » en politique, êtes-vous prêts à gérer une province ?
M.M.L. : On a au sein de l’équipe des gens qui ont déjà travaillé étroitement avec des élus. De plus, nous avons tous des expériences diverses en matière de conseils d’administration, de négociations, de gestion partenariale avec la société civile. Moi, par exemple, j’ai travaillé plus de vingt ans dans les collectivités et j’ai vu de l’intérieur comment ça fonctionnait.
R.K. : Si on fait un bilan objectif des quarante dernières années, durant lesquelles ce sont des personnes d’expérience qui gouvernaient, on est en droit de se poser la question : est-ce que cette expérience politique a été si utile que ça pour le pays ? Dans le transport par exemple, on voit les problématiques rencontrées par Air Calédonie. En 30 ans, on n’a pas réussi à en faire un outil structurant pour le pays, alors même qu’il est en situation de monopole. On se retrouve avec des collectifs d’usagers parfois instrumentalisés par des groupes politiques, qui se retrouvent à bloquer le seul outil de désenclavement entre la grande terre et les îles.
Vous voulez créer un pass mobilité qui permettrait aux ménages les plus précaires de se déplacer, un revenu solidaire de transition de 35 000 francs pour certaines familles, mais aussi rétablir l’aide médicale gratuite… Comment comptez-vous financer tout ça ?
R.K. : Il y a eu 8 milliards d’excédents budgétaires sur le dernier exercice. La question n’est pas tant la quantité d’argent disponible que son optimisation. En fait, c’est une question d’arbitrage. Si on prend par exemple les différents dispositifs d’aides aux entreprises, certains ont été utiles. Mais il aurait peut-être fallu réaffecter une partie de ces sommes à des services essentiels comme celui de la mobilité. Aujourd’hui, des gens n’ont pas de voiture et sans transports en commun, ils sont obligés de marcher pour aller travailler ou pour se soigner.
De plus, la fin des provinces permettrait d’économiser plusieurs milliards de francs, puisqu’aujourd’hui le millefeuille administratif fait qu’il y a des doublons. On a trois codes de l’environnement, trois assemblées de province, trois batteries de cabinets politiques pour un pays de 260 000 habitants. C’est trop. Un exemple très parlant sur nos divisions illogiques : au salon de l’agriculture de Paris, les trois stands de chaque province se disputent la place. Les gens nous regardent et se disent : « mais ils sont complètement débiles ! Pourquoi se disputer un stand alors que c’est le même pays ? » On est à côté de la plaque sur ces sujets-là.
On a parlé de social, d’économie. Avez-vous des idées concernant l’écologie ?
M.M.L. : Nous voulons faire de l’écologie un axe transversal de notre programme, la transition écologique doit être prise en compte à travers toutes nos mesures. Quand on parle de souveraineté, on parle aussi de souveraineté alimentaire ou énergétique. L’enjeu est de construire un pays qui peut nous nourrir et qu’on laissera à nos enfants de manière sereine et pérenne. S’agissant du nickel par exemple, nous voulons mettre les opérateurs miniers face à leur responsabilité : les rivières et la montagne ont été défigurées. Jusqu’à présent, la province a été trop gentille.
Vous parlez aussi d’un « fonds souverain autochtone » pour « indemniser le contentieux colonial ». De quoi s’agit-il ?
R.K. : Nous proposons un outil entre l’État français et le peuple colonisé pour régler le contentieux colonial. Il y a des populations qui vivent dans les quartiers nord de Nouméa parce qu’il n’ont pas d’opportunités économiques dans leur bassin d’origine. Grâce à cet outil, nous développerons les terres coutumières et nous permettrons aux acteurs locaux de fixer les jeunes des tribus et des villages. Ce fonds existe déjà en Nouvelle-Zélande : il a permis au peuple de regagner une dignité, la fameuse dignité dont on parle dans notre premier axe du programme.
« Notre ambition, c’est de relever le pays et de construire le ‘’faire pays’’ dans la durée. »
Beaucoup de listes ont mis la jeunesse au centre de leur programme. Mais elle semble se perdre dans la délinquance : les cambriolages, les violences se développent. Que comptez-vous faire sur ces questions de sécurité ?
R.K. : Un délit est un délit : il faut avoir une certaine fermeté. Mais la délinquance de cette jeunesse est surtout la traduction d’un mal-être profond. Elle ne se sent pas suffisamment écoutée. Alors il faut faire de la prévention. Par exemple, nous voulons mettre en place des « maisons de la jeunesse et du bien-être » dans chaque quartier pour créer une proximité avec les jeunes et les guider. La délinquance est aussi liée à un système calédonien qui banalise les violences : les violences intrafamiliales sont intolérables. Travailler sur cette délinquance, c’est aussi travailler sur la cellule familiale.
Il faut enfin regarder la question démographique. Si on prend une commune comme Dumbéa, elle est passée de 300 à plus de 30 000 habitants en l’espace de deux générations. Ces familles ont été parquées dans des logements sociaux aujourd’hui insalubres, et aucun accompagnement ne leur a été proposé. Les phénomènes de délinquance s’en trouvent encouragés.
C’est la première fois que les natifs voteront aux provinciales, avez-vous un mot à leur adresser en particulier ?
R.K. : Je voudrais leur dire qu’effectivement, la politique n’a pas forcément produit les effets attendus durant les quarante dernières années. Mais si des groupes comme le nôtre existent, c’est parce qu’on considère qu’il est encore temps de faire pays ensemble.
Si vous n’atteignez pas la barre des 5 % pour ces élections, comptez-vous vous positionner en tant que force d’opposition, voire vous présenter pour les prochaines échéances municipales ou provinciales…?
M.M.L. : Évidemment, oui ! On continuera parce que notre ambition de relever le pays et de construire ce pays commun dans la durée n’est pas née d’hier. On la portait déjà dans nos engagements associatifs et professionnels.
R.K. : Nous ne sommes pas un mouvement d’opportunistes politiques. J’ai décidé de m’engager parce qu’après un long mandat de 7 ans j’avais besoin de changement, de renouveau, même en tant que citoyen. Désolé pour les détracteurs, mais “Faire pays” existera le 29 juin.
Propos recueillis par Jade Esposito



