La maire de Nouméa a annoncé le 4 février dernier sa candidature à sa propre succession. La semaine dernière, Sonia Lagarde a clôturé sous les applaudissements des élus et des services la dernière séance publique de sa mandature. Après douze années à la tête de la ville, celle qui fut aussi durant de longues années chef de l’opposition se présente comme une candidate « solide, stable, et sérieuse ».
Quel bilan tirez-vous des deux mandatures écoulées, dont la seconde fut particulièrement marquée par les crises – sanitaire, institutionnelle, économique – et par les émeutes ?
Oh mais la première mandature a aussi été compliquée pour moi ! Mon élection a été rapidement suivie par une crise interne, politique, avec la scission en deux groupes de la majorité municipale et une volonté manifeste de sortir le maire élu. La deuxième mandature a été compliquée d’emblée, puisqu’elle s’est tenue en 2020 en pleine période Covid. Cela a été ensuite, rapidement, le début des faiblesses budgétaires de la Nouvelle-Calédonie : il a fallu s’adapter et faire mieux avec moins de moyens. Et puis il y a eu les émeutes, qui ont particulièrement frappé Nouméa avec plus de cent bâtiments touchés : des écoles, des médiathèques, des maisons de quartiers, des ateliers municipaux ou encore la direction des risques sanitaires. La voirie a été endommagée à hauteur de 1,4 milliard, une centaine de nos véhicules a été brûlée. Au total, les dégâts ont été chiffrés à 6 milliards, sur lesquels 5 nous ont été remboursés par les assurances. La situation fin 2024 a été très compliquée : nous n’avions plus d’argent et 2 milliards de factures à régler à diverses entreprises. Heureusement, la France est venue à la rescousse et nous a versé une subvention qui nous a permis de nous remettre à flot et de régler nos créanciers. En résumé ces deux mandatures auront été compliquées. Sur le plan financier, nous nous en sommes bien sortis grâce à une gestion saine.
Quelles sont les réalisations dont vous êtes la plus fière ?
L’Anse Vata, encore plus peut-être parce que cela aura été difficile pour moi durant deux ans : on ne m’a épargné aucune critique. La première priorité dans ce projet était de stopper l’érosion qui venait creuser les talus herbeux. Contrairement à ce que certains ont pu prétendre, ce n’était pas une plage naturelle, et lorsqu’on a enlevé les installations on a retrouvé la courbe de la plage naturelle telle que nous l’avions toujours connue, plus large, plus belle. Aujourd’hui, avec les aménagements de l’ancienne polyclinique en parc de loisirs et cette promenade de l’Anse Vata, on a des espaces de détente très usités et appréciés des Nouméens. Ce que je n’avais pas anticipé, c’est la mixité des gens qui s’y croisent. Comme quoi le vivre-ensemble existe encore et se conjugue parfois de la plus naturelle des façons. Dans la même veine, il y a le parc urbain de Sainte-Marie, que j’ai dû arracher au promoteur. A cette même place, nous aurions sinon des barres d’immeubles. J’ai toujours dit qu’il fallait rendre ce site aux Nouméens. Il est lui aussi devenu un haut-lieu du sport et de la détente familiale. Et puis ce sont trente kilomètres de pistes cyclables qui auront été créées en deux mandats ; celle qui va relier N’Géa au centre-ville sera livrée d’ici quelques mois. J’ai voulu que Nouméa soit agréable à vivre. J’espère avoir réussi.
Comment vit-on la période des émeutes quand on est maire de Nouméa ?
Quand j’ai vu des pans entiers de ma ville partir en fumée, je me suis sentie très mal. Je me rappelle cette période comme des moments de tristesse infinie. J’arrivais au bureau vers 5 heures du matin et je repartais très tard le soir, bien après le couvre-feu. Je rendais visite aux policiers municipaux, aux pompiers de la ville, il me fallait aussi répondre aux journalistes métropolitains. J’ai dû prendre énormément sur moi car lorsqu’on est le capitaine du navire on n’a pas le droit de flancher, surtout quand on voit tout tanguer autour de soi. J’ai tenté de maintenir un discours qui ne soit pas clivant, pour ne pas exciter plus les antagonismes. Je me suis parfois entendue reprocher de ne pas être allée sur les barrages, j’ai pourtant été parmi les premières voix à défendre les voisins vigilants et aller expliquer sur les ondes de RRB qu’il ne s’agissait pas de milices, mais de citoyens qui étaient là pour défendre leurs biens et leurs familles.
« J’ai encore plein de choses à faire, je sais comment les faire et j’ai l’énergie pour ça ».
Et l’après-émeutes ? Pour vous, le vivre-ensemble est encore possible ?
Ce n’est pas facile car les plaies sont encore à vif et il va falloir faire preuve de beaucoup de bonne volonté de part et d’autre, mais c’est nécessaire. Car au final on est tous chez nous ici.
Qu’est-ce qui motive votre candidature et quels sont les projets que vous portez pour cette mandature à venir ?
Ce qui motive ma candidature, je vais vous le dire. Récemment dans une réunion, j’ai apostrophé des gens du public en leur demandant si parmi eux certains avaient lu ce qui se disait de moi sur les réseaux sociaux. Ils ont été quelques-uns à oser me répondre : « oui, la vieille, prends ta retraite ». Eh bien la vieille, elle n’a pas envie de prendre sa retraite. J’ai encore plein de choses à faire, je sais comment les faire et j’ai l’énergie pour ça. Après douze ans à la tête de la mairie, je sais aussi mieux que personne que l’état des finances laisse peu de place au rêve. Il faut faire preuve de réalisme ; la ville ne peut pas se permettre de fantaisie. C’est pourquoi je porte deux projets structurants pour la commune. Pour les quartiers Nord, il s’agit de la réhabilitation du parc de Rivière-Salée, un endroit magnifique avec un plan d’eau. Je prévois une piste cyclable, des aménagements et des jeux pour les enfants dans l’esprit du parc urbain de Sainte-Marie. Il faut absolument que les habitants se réapproprient cet endroit. Je prévois par ailleurs qu’il accueille le marché municipal ; j’y travaille avec l’association Solidarité RS. L’idée c’est de faire participer les jeunes au travers de chantiers de réinsertion, afin qu’ils respectent l’endroit tout en traçant des perspectives pour eux-mêmes. Le deuxième projet concerne les quartiers Sud, avec l’aménagement de la Baie des Citrons et une promenade plus large – avec toutes les contraintes liées à la BD mais qui ont déjà fait l’objet de diverses études. C’est ce que je ferai si les Nouméens décident de me refaire confiance.
Le concept de Nouméa ville-port est toujours à l’ordre du jour ?
Oui, absolument, cela fait toujours partie de mes propositions. Il faudra créer un cheminement piétonnier et paysager entre la grande rade et la petite rade, mais c’est quelque chose qui ne peut se faire qu’avec le port autonome. Personnellement je pense qu’il est grand temps d’y réfléchir sérieusement et d’enfin passer à l’action.
Certains de vos détracteurs vous reprochent de ne pas en faire assez en matière de sécurité, que répondez-vous à cette critique ?
On ne joue pas avec la sécurité. Grâce à une gestion raisonnée des deniers de la ville, j’ai pu récemment embaucher 36 policiers municipaux supplémentaires, parmi lesquels 10 stewards qui sillonnent la ville par trois jusqu’à l’Anse Vata. Nouméa compte aujourd’hui 212 policiers municipaux. Mais ils n’ont pas les prérogatives détenues par les policiers nationaux, c’est pourquoi un travail de symbiose s’effectue sur le terrain. Cette complémentarité est un vrai gage d’efficacité. On a aussi au centre-ville un sujet très prégnant avec les SDF, dont le nombre s’est récemment accru sur fond d’addictions et de mendicité agressive. Mais la ville ne peut régler seule ce problème : il faut que l’on se mette autour d’une table avec le gouvernement et la province Sud, pour créer un centre à la fois de réhabilitation par le travail à la terre et de traitement des addictions. Cela présuppose bien sûr que ce public fasse preuve d’une volonté de s’en sortir.

Le centre-ville est justement l’objet d’une désertification qui tend à s’accroître, quelle réponse peut-on apporter à cela ?
J’ai déjà été attaquée sur ce sujet lors de la campagne municipale de 2020. On m’a reproché le départ de 5 000 personnes, la fermeture de commerces… La désertification du centre-ville relève d’une crise économique, doublée depuis les émeutes d’une crise sociale. Oui, il y a des gens qui sont partis, qui partent encore. Et ceux qui restent ont pour certains perdu leur emploi, et pour la très grande majorité des autres du pouvoir d’achat. Il y a encore un paramètre, qui est celui des loyers trop élevés : sur ce sujet la mairie n’a pas de compétence. Et puis tant qu’on n’aura pas une stabilité institutionnelle c’est simple, on ne s’en sortira pas. L’instabilité n’est pas propice au développement du commerce et des entreprises : pour cela il faut de la confiance. C’est vrai pour toute la Nouvelle-Calédonie. Pas seulement pour Nouméa.
Vous avez été l’un des fervents défenseurs de la participation des maires aux discussions institutionnelles, quel est votre sentiment aujourd’hui sur ce sujet et sur la question d’un accord ?
Mon sentiment c’est que les maires ont été les grands oubliés de cette histoire : nous n’avons pas été invités à participer aux séquences de discussions. Il faut pourtant nous écouter : nous avons notre mot à dire. Quant à l’avenir institutionnel… Je veux continuer de croire en la sagesse des hommes et des femmes de ce pays. Je veux y croire, car nous avons déjà surmonté ensemble des moments difficiles.
Un dernier mot sur le risque requin, qui lui aussi a lourdement impacté cette dernière mandature avec de nombreuses attaques aux abords de Nouméa. La mort récente d’un wingfoiler nous l’a cruellement rappelé, et la campagne de pêche qui s’est ensuivie a ravivé les polémiques…
Je le redis, je suis pour la régulation des requins tigres et bouledogues qui prolifèrent dans notre lagon en se rapprochant de plus en plus de nos côtes. Ils représentent un danger pour l’humain alors que nous vivons sur une île, que la mer fait partie de notre vie. Les pratiquants de la glisse sont de vrais passionnés, on ne peut ni les empêcher de pratiquer, ni les protéger avec des filets comme les nageurs de la Baie des Citrons et de Château-Royal. Je n’hésite pas à mettre deux choses dos à dos. La question des cerfs, qui endommagent notre biodiversité et sont régulés sans la moindre contestation. Et celle des requins tigres et bouledogues : ne faut-il pas les déprotéger pour pouvoir aussi réguler ? La question doit être examinée et tranchée avec calme, intelligence et courage. Sur nos plages encore, le filet de l’Anse Vata ne pourra pas être installé en 2026 et ce pour des raisons strictement budgétaires. Son installation sera plus onéreuse, car il y a tout de suite plus de fond et une plus grande exposition au vent. Les ancrages devront être plus solides. Mais la réflexion se poursuit.
Propos recueillis par Isabelle Peltier



