Sonia Backes face à Christian Tein : « Les responsables politiques doivent pouvoir alerter l’opinion publique »

Poursuivie pour diffamation, la présidente la province Sud a été jugée ce jeudi 15 janvier à Paris, pour avoir qualifié Christian Tein de « chef des terroristes ». Devant les magistrats métropolitains et à la veille des rencontres sur l’avenir de la Nouvelle-Calédonie à Paris, l’avocat de Sonia Backes est revenu sur les déclarations glaçantes prononcées par le leader du FLNKS, avant et après les événements du 13 mai. Le jugement a été mis en délibéré au 25 mars.

Va-t-on assister à une réécriture de l’histoire récente de la Nouvelle-Calédonie, sous la dictée de juges parisiens ? Jeudi 15 mai, les magistrats de la 17e chambre du tribunal correctionnel de Paris ont eu à aborder un dossier dans lequel Sonia Backes et Christian Tein jouaient les premiers rôles. La prévenue ? La présidente de la province Sud. La prétendue victime ? Le leader de la CCAT, désormais président du FLNKS.

Ce dernier a effectivement sollicité la justice française en portant plainte pour diffamation à l’encontre de la cheffe de file des Loyalistes, à qui il reproche d’avoir déclaré le 3 septembre 2024, sur la radio RTL que le « FLNKS (…) s’est divisé en deux. Il y a normalement quatre partis. Il y en a deux qui sont sortis et deux qui ont élu le chef des terroristes comme président. » « Chef des terroristes »… Voici le terme qui heurte le président du FLNKS. Depuis plusieurs mois, l’homme en charge de la coordination des actions sur le terrain en 2024, toujours mis en examen pour vols en bande organisée avec arme, destructions en bande organisée, et association de malfaiteurs en vue de la préparation de crimes et délits, martèle qu’il n’est pas responsable des événements du 13 mai. Une vague de violence organisée qui a coûté la vie à 14 personnes, blessé 975 personnes et plongé la Nouvelle-Calédonie dans une crise économique et sociale sans précédent avec la destruction de près de 20% du tissu économique.

Christian Tein qui assiste à l’audience en visio-conférence insiste : « Je suis choqué par la qualification de terroriste (…). Le soir du 13 mai, je suis rentré chez moi et j’ai regardé la télé avec ma femme, c’est le lendemain que j’ai vu ce qu’il se passait. » Son avocat, Me Florian Medico, n’hésite pas à comparer son client à « Nelson Mandela » et, rappelant les propos tenus par Sonia Backes, affirme que nul ne peut « se prévaloir d’une telle liberté, quand bien même il s’agit de la liberté d’expression ».

« On va commencer à choisir la place des uns et des autres dans notre pays »

Une interprétation sans surprise contestée en bloc par la défense. Par l’intermédiaire de son avocat, Me Remi Lorrain, Sonia Backes a tenu à rappeler certains propos tenus ces derniers mois, par le désormais « pacifiste » Christian Tein.

Comme, le 8 mai 2024, lors de la mobilisation de la CCAT sur l’Anse-Vata où le plaignant déclarait : « Metzdorf, Backes et les autres là, vous avez peut-être un pouvoir mais ce pouvoir est éphémère, parce que pour le moment on vous l’a donné démocratiquement ce pouvoir. Mais s’il faut qu’on le reprenne coutumièrement le pouvoir, on va le reprendre coutumièrement le pouvoir. Alors faites attention, ne jouez pas avec le feu, parce que sinon on va commencer à choisir la place des uns et des autres dans notre pays. »

Ou encore ces déclarations faites devant une foule chauffée à blanc le 3 mai 2024 : « on dit aux gens qui sont dans les quartiers sud de Nouméa : qu’ils ne s’imaginent pas un instant qu’on les laissera tranquilles. S’il faut vraiment qu’on aille les chercher dans les quartiers Sud de Nouméa, ben on ira les chercher là-bas. »

« C’est une organisation mafieuse »

Le 16 mai 2024, Christian Tein, encore présent dans une Calédonie plongée dans le chaos, se permettait encore de menacer les habitants d’une intensification des violences sur les réseaux sociaux en expliquant que « si, à un moment donné, l’Etat ne nous comprends pas, on devra aller à une phase supplémentaire ». Du côté de Paris, Gérald Darmanin, alors ministre de l’Intérieur, n’hésitait plus à qualifier la CCAT de « groupuscule qui se dit indépendantiste et commet des pillages et des meurtres (…) C’est une organisation mafieuse, violente, qui tire à balles réelles sur des gendarmes, met le feu à des entreprises. »

Me Rémi Lorrain a également mentionné la réponse donnée au président de la République, alors que celui-ci soulignait qu’« il y a déjà eu trop de morts » : « Écoute, nous, si c’est le prix à payer pour aller chercher quelque chose… ». L’avocat parisien, très documenté, a enfin rappelé qu’après les déclarations de Sonia Backes sur Christian Tein, d’autres avaient qualifié les actions de la CCAT de terrorisme. Et pas n’importe qui : le Centre de recherche de la Gendarmerie nationale.

Cet organisme a décrit une violence insurrectionnelle imputable à ce groupe en des termes limpides : « S’agissant du terrorisme indépendantiste, la Nouvelle-Calédonie a connu, à partir du 13 mai, une violence insurrectionnelle, suite à un projet de révision constitutionnelle, menée principalement par le groupe indépendantiste “Cellule de Coordination des Actions de Terrain” (CCAT), dont le porte-parole, Christian Tein, et dix autres membres ont été interpellés le 19 juin. Le groupe est suspecté d’avoir organisé des pillages, des blocages de route et des embuscades contre les forces de l’ordre, qui ont coûté la vie à deux gendarmes ». Pour le conseil de Sonia Backes, une seule issue semble possible à ce procès : la relaxe de sa cliente. « Dans cette époque, conclut Me Remi Lorrain, les responsables politiques doivent pouvoir alerter l’opinion publique sans craindre que chaque mot ne soit judiciarisé. »

Une nouvelle menace, à peine voilée

Devant ces débats, le ministère public, se montre extrêmement prudent. Il ne requiert rien à l’encontre de Sonia Backes et souligne « la dimension politique très forte » de ce procès. « C’est au juge de d’apprécier la liberté d’expression ». Des juges qui, après avoir entendu une accusation ne se positionnant pas et ne demandant aucune condamnation, ont décidé de mettre leur décision en délibéré. Celle-ci ne sera rendue que le 25 mars.

En attendant, le leader du FLNKS, qui n’a pas daigné répondre à l’invitation du président de la République, semble quant à lui avoir retrouvé toute latitude pour s’exprimer depuis sa remise en liberté. Le 31 décembre, Christian Tein a même affirmé sur les réseaux sociaux que « la paix, c’est l’indépendance ». Des menaces à peine voilées, sans que personne ne s’en offusque, si ce n’est les Calédoniens…

De notre correspondant à Paris, A.R.

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