« Je ne regrette pas » : l’incendiaire de la propriété Bull, à Thio, derrière les barreaux

Le 30 décembre 2023, la maison de la famille Bull-Biret, à Thio, a été entièrement détruite par les flammes. Deux ans plus tard, les gendarmes ont arrêté l’auteur des faits. Il a été condamné et incarcéré. Épuisée et démoralisée par les cambriolages et le braconnage à répétition, cette famille d’exploitants agricoles a cédé sa propriété à l’Adraf, après plus d’un siècle de présence sur la côte Est.

La mort dans l’âme, ils ont laissé derrière eux plus d’un siècle d’histoire commune avec Thio.  Ils n’auront désormais plus que des souvenirs à raconter et des photos à montrer à leurs descendants pour évoquer les moments heureux d’une vie qui s’est brutalement interrompue. Dominique Bull et sa famille ont fini par jeter l’éponge, cédant aux pressions de ceux qui s’acharnaient contre eux depuis des décennies.

Le 30 décembre 2023, ces exploitants agricoles découvrent que leur maison de 65 m², située sur la propriété Balansa à Thio, a été entièrement calcinée alors qu’ils s’apprêtaient à y fêter le réveillon. Les ruines sont encore fumantes. Il ne reste plus rien. C’est la seconde fois en trois ans que l’habitation est réduite en cendres. Cette nouvelle provoque aussitôt une vive émotion dans le monde rural et un scandale dans la population. Les élus loyalistes s’emparent de l’affaire et promettent une aide matérielle à ces Broussards. « Il n’y a malheureusement que peu de doutes sur les intentions des criminels qui essaient de faire partir les rares Européens restés à Thio », affirme alors Sonia Backès, présidente de la province Sud, pour qui cet événement rappelle « des heures sombres de notre histoire ».

À Thio, peu d’habitants s’émeuvent de cet incendie criminel. La maison a brûlé pendant au moins trois jours, mais personne n’a jugé bon d’alerter les autorités d’un simple coup de fil. « Cette terre, elle est à nous. On est toujours légitime. On est né ici, on a grandi ici, cette terre appartenait à mes grands-parents, à mes arrière-grands-parents. C’est toute une partie de notre vie qu’on nous enlève là », témoignait Stéphanie Biret à l’époque.

Deux ans d’attente pour la famille Bull-Biret

Il aura fallu deux ans à cette famille d’éleveurs pour enfin connaître la vérité. Au fil des mois, l’enquête des gendarmes, pourtant classée prioritaire, s’est enlisée. Les analyses ADN et les investigations téléphoniques n’ont pas permis d’obtenir la moindre avancée. Ce n’est qu’à la fin de l’année dernière que l’enquête a enfin connu un tournant décisif. Dans le cadre d’une autre enquête sur de multiples faits de braconnage, trois jeunes de Thio affirment connaître l’incendiaire. Un nom est enfin mentionné dans la procédure. En garde à vue, le suspect réfute totalement les accusations. Poussé dans ses retranchements, il finit par craquer : c’est son cousin, Keith B., qui est l’incendiaire de la maison de la famille Bull. Pour preuve, le jour des faits, il lui avait même envoyé une vidéo depuis les lieux pour revendiquer son geste. Keith B., âgé de 22 ans, est à son tour interpellé. La vérité est trop lourde à porter. Il reconnaît son geste, sans pour autant le regretter.Jugé devant le tribunal correctionnel de Nouméa, mardi, après un mois et demi de détention provisoire, Keith B. n’a absolument rien exprimé. Pas un mot sur les faits, pas un mot sur ses intentions, pas un mot d’excuse. Son regard est resté dans le vague, comme perdu. « Je ne regrette pas », avait-il dit aux gendarmes qui l’interrogeaient en garde à vue. Durant ses auditions, il avait affirmé qu’il s’était rendu sur la propriété des Bull avec l’intention de « tuer une bête pour me nourrir ». Il avait finalement perforé un mur de la maison avec une barre à mine pour y pénétrer avant de mettre le feu à du linge. « J’ai brûlé la maison pour ne pas laisser de preuves. Et voilà », avait-il expliqué.

« Vous en pensez quoi d’incendier la maison des gens ? », questionne la présidente. Aucune réponse. « Votre cousin savait que c’était vous. Il n’a rien dit pendant deux ans. Et votre grand-mère ? Vos tontons ? Votre grand chef ? ». Encore une fois, le silence.

“Les blancs se font encore chasser de la côte-est”


La famille Bull-Biret faisait partie intégrante de l’histoire de Thio depuis le XIXe siècle. Ils étaient les derniers exploitants agricoles de cette région désertée et qui n’est plus que l’ombre d’elle-même. Autrefois prospère, Thio est aujourd’hui un village fantôme. Il fut un temps où la commune était surnommée « Thio la belle » ou « Thio-les-Rothschild ». Johnny Hallyday et Dalida s’y étaient même produits en concert. C’était avant qu’elle ne devienne l’un des épicentres de la contestation indépendantiste pendant les Événements. Les descendants d’Européens avaient fini par fuir l’endroit.« Les membres de la famille Bull ont continué d’élever du bétail après les années 80. Ils revenaient très régulièrement sur la propriété pour s’occuper de l’exploitation », raconte Me Philippe Gillardin, malgré un contexte toujours plus tendu et oppressant. À entendre l’avocat de la famille, il n’y avait pas une semaine sans qu’ils ne subissent des vols et des intrusions sur la propriété. « Ces vingt dernières années, les Bull ont perdu près de 300 têtes de bétail. À Thio, tout le monde s’est nourri au moins une fois avec leur bétail ».

La procureure, Lucie Delage, reconnaît qu’« une certaine forme d’impunité » s’est installée chez certains habitants de Thio qui ont délibérément visé la famille Bull-Biret. « C’est un préjudice qu’on inflige toujours aux mêmes personnes, à ces exploitants qui essaient courageusement de maintenir une activité économique à Thio », poursuit la représentante du ministère public, qui requiert quatre ans de prison dont trois ans avec sursis probatoire à l’encontre de Keith B., qui a « revendiqué son geste avec une forme d’autosatisfaction ». « Ce n’était pas un incendie pour faire peur ou pour faire passer un message. Ce n’était pas prémédité. C’est un geste immature d’un garçon sans repères familiaux et au parcours éducatif chaotique », justifie Me Ibrahim Sy-Savané.

L’incendie criminel de cette habitation a « sonné la fin » de la vie de la famille Bull-Biret à Thio. « Elle a été contrainte d’abandonner sa maison », révèle Me Gillardin. En 2024, la famille a saisi l’Adraf (Agence de développement rural et d’aménagement foncier) pour le rachat de sa propriété. « Des mois de pression. La maison brûlée. Le bétail abattu. L’occupation des terres. On est en 2024 et les Blancs se font encore chasser de la côte est », avait alors dénoncé le député Nicolas Metzdorf sur les réseaux sociaux. Le vice-président de la province Sud, Philippe Blaise, avait même évoqué « une petite épuration ethnique à bas bruit » dans l’un des commentaires.

Le tribunal correctionnel de Nouméa a condamné Keith B. à quatre ans de prison, dont deux avec sursis probatoire. Une peine supérieure aux réquisitions, assortie d’un mandat de dépôt, ce qui entraîne son incarcération au Camp-Est. La juridiction a également ordonné l’indemnisation de la famille Bull-Biret à hauteur d’1,5 million de francs pour le préjudice matériel (contre la somme de dix millions de francs réclamée par la partie civile) et de 500 000 francs pour le préjudice moral.

Jean-Alexis Gallien-Lamarche

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