Commandant supérieur des Forces armées en Nouvelle-Calédonie (FANC) depuis deux ans, le général Yann Latil quittera son poste jeudi, remplacé par le général Gabriel Soubrier. Avant de s’envoler vers Paris pour y devenir chef de la division Plans, programmes et évaluation (PPE) de l’État-major des armées, il dresse un état des lieux de la Calédonie, de la région et du reste du monde. En attendant le second volet de l’entretien, à paraître demain et consacré à l’international, voici la première partie, dans laquelle il est principalement question de crise, de jeunesse et de reconstruction.
La voix du Caillou : Quel regard portez-vous sur les deux années que vous venez de passer à la tête des FANC?
Yann Latil : Ça a été deux années extrêmement denses. Les premiers mois, qui ont été essentiellement focalisés sur l’accélération de nos activités internationales, c’était dans la reprise post-Covid. Ça avait été amorcé par mon prédécesseur, il fallait relancer nos activités internationales et retisser les liens, qui avaient pu être distendus pendant cette période Covid, avec nos partenaires de la région. Ça a été mon activité principale des premiers mois, et ça s’est concrétisé à Nouméa par le Sommet des ministres de la Défense de la zone, le SPDMM, qui s’est tenu début décembre 2023, pour la première fois en Nouvelle-Calédonie, avec l’ensemble des ministres des Armées et de la Défense de la zone. Et puis, assez rapidement derrière, la crise qui monte en puissance et une intervention des FANC dans de nombreux domaines, en soutien des forces de sécurité. D’abord par la sécurisation de certains sites sensibles, stratégiques, de manière à préserver la continuité de l’État, à protéger au maximum les populations, y compris d’elles-mêmes : sur les sites de purification d’eau par exemple, ou sur des zones de stockage de carburant, de manière à ce que les jeunes ne viennent pas se mettre en danger. C’était un des grands volets de nos missions. Le deuxième volet, c’était le soutien aux forces de sécurité, à travers nos moyens aériens principalement, et à travers quelques opérations de déblaiement, y compris avec des engins blindés, puisque sur Saint-Louis nos matériels ont aussi été pris pour cible, comme ceux de la gendarmerie. Le troisième volet de nos interventions pendant la crise, c’était un soutien aux populations qui a été permanent, là aussi principalement à travers les moyens logistiques, avec des vols réguliers vers le Nord, vers les ÃŽles, vers Tiga, pour ramener de la nourriture, des médicaments, faire des évacuations sanitaires, et tourner en bateau : deux fois presque 200 tonnes de nourriture, de vivres, qui sont parties sur Vavouto à Koné, sur Lifou. Voilà dans les trois domaines sur lesquels ça a été très dense. Et puis, une troisième grande séquence, cela a été, même si elles n’avaient jamais été interrompues, la poursuite et l’intensification de nos activités militaires et internationales, avec les grands exercices : d’abord, l’amorce de la période cyclonique avec l’exercice Cyclonex, qu’on a fait principalement en interne en Nouvelle-Calédonie ; puis l’exercice Croix du Sud, qui avait un volet international avec un déploiement pour la première fois à Wallis ; et je termine là avec l’exercice Talisman Saber, qui se tient en ce moment en Australie et dans lequel nous sommes très directement impliqués. Donc plusieurs phases dans ces deux années, et une Calédonie que j’ai vu aussi se transformer, se tendre, et qui j’espère, même si rien n’est gagné, commence à entrevoir une issue.
LVDC : Sur le rôle des FANC durant la période des émeutes de mai et juin 2024, que pouvez-vous ajouter ?
Y.L. : Ça a été un moment qui a amené à un quasi doublement de nos effectifs, en appui toujours des forces de gendarmerie et de police, sans jamais se trouver en situation d’être directement au contact des insurgés. Nous n’avons pas vocation à faire du maintien de l’ordre, mais par notre action, on a pu dégager des effectifs de gendarmerie pour que, eux aillent faire le maintien de l’ordre. Et, nous, sécuriser les sites les plus sensibles. C’était capital. C’est vraiment l’emploi des armées tel qu’il est conçu, tel qu’il est réglementé dans le cadre d’une « crise territoire nationale ». C’est ce qu’on ferait en Métropole. C’est ce qu’on a fait ici. Je suis très fier du comportement de mes soldats, qui ont toujours été extrêmement fidèles au respect de cette loi, dans le cadre d’engagement qui leur a été fixé et qui ont été extrêmement précautionneux dans la maîtrise de la force dont ils disposent. Alors, certainement, une partie de la population aurait voulu nous voir agir de manière plus directe, peut-être plus agressive. Je pense que ça aurait exposé ce territoire à des situations bien plus complexes à gérer. Si, aujourd’hui, on entrevoit un accord, ou enfin si les discussions sont encore possibles, c’est probablement parce que l’ensemble des opérations de maintien de l’ordre, de l’intervention des forces de gendarmerie jusqu’à celle de la force armée, se sont faites dans le respect des règles et des lois qui sont les nôtres. Sinon, on serait dans une situation sans doute bien plus difficile.
LVDC : Cela n’aurait donc pas pu se passer autrement ?
Y.L. : Ça aurait pu se passer autrement, mais dans une violence telle que ça aurait sans doute irrémédiablement compromis toute chance de discussion pour l’avenir de ce territoire.
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Propos recueillis par Claire Rio-Pennuen (avec A.F.)




