« La Nouvelle-Calédonie cumule toutes les crises à la fois »

Benoît Petit, PDG du groupe Elvest et d’Inter Invest Outre-mer, dirige depuis dix ans les activités de ce groupe familial. En visite sur le territoire, le spécialiste du financement des entreprises Outre-mer dresse un bilan lucide d’une économie sinistrée, tout en maintenant une présence active.

Quel est l’objet de votre visite ? Pouvez-vous présenter votre groupe en quelques mots ?

Je viens environ une fois par an depuis que j’ai repris la direction des activités Outre-mer du groupe. Nous sommes un groupe familial indépendant de 250 collaborateurs — 140 à Paris et environ 110 en outre-mer — présents dans tous les Outre-mer français à l’exception de Wallis-et-Futuna et Saint-Pierre-et-Miquelon. Nous avons des représentations en Guadeloupe, Martinique, Guyane, Saint-Martin et Saint-Barthélemy. Dans l’océan Indien, à La Réunion et à Mayotte. Et dans le Pacifique, en Polynésie et en Nouvelle-Calédonie, où nous disposons de deux bureaux : le principal à Nouméa et un second à La Foa. Nous sommes présents sur le territoire depuis 2006. Notre raison d’être ici, comme partout en Outre-mer, c’est d’aider des entrepreneurs à monter et financer leurs projets d’investissement.

Votre cœur de métier reste la défiscalisation de type Girardin ?

C’est encore un métier très important – nous en sommes le leader français en parts de marché – mais ce n’est plus le seul. Depuis dix ans, nous avons considérablement élargi notre offre, parce que la défiscalisation ne couvre qu’une partie du financement d’un projet. Prenez un projet à 100 : la défisc métropolitaine vous apporte peut-être 30. Il reste 70 à trouver. Sur les grands projets structurants, on peut combiner défisc métropolitaine et défisc locale, ce qui améliore sensiblement l’équation. Mais il faut aussi couvrir la partie financement bancaire, soit en accompagnant le client auprès des banques locales dans la structuration de son dossier, soit en apportant directement le financement via notre société de financement Sofidom, agréée par la Banque de France. Avant la crise, nous financions notamment beaucoup de sous-traitants du secteur minier en Calédonie. Enfin, nous intervenons en fonds propres via notre société de gestion Elevation Capital Partners, qui gère environ un milliard d’euros – soit 120 milliards de francs pacifiques – dont 150 millions fléchés vers l’Outre-mer. Au total, nous détenons plus d’une centaine de participations minoritaires dans des entreprises ultramarines. Cette capacité à intervenir à 360 degrés – subventions, dette, fonds propres – c’est ce qui nous distingue vraiment sur le marché.

Avez-vous des concurrents en Nouvelle-Calédonie ?

Sur la défiscalisation, nous avons des concurrents, qu’ils soient basés en Métropole ou localement. Sur le financement, ce sont plutôt les banques et les sociétés spécialisées comme Socalfi. Mais sur les fonds propres, en société de gestion à capitaux privés, je pense qu’il n’y en a pas sur le territoire. Il peut exister quelques émanations publiques capables de faire de l’injection de fonds propres, mais aucun acteur privé comparable. Et c’est précisément ce qui rend ce métier encore plus essentiel depuis la crise : beaucoup d’entreprises calédoniennes manquent de fonds propres pour financer leur croissance, accéder à l’endettement, acquérir d’autres sociétés ou assurer leur transmission à des repreneurs.

Pour ce qui est de la défiscalisation, la bonification du taux de réduction d’impôt post-émeutes en Nouvelle-Calédonie a-t-elle eu un effet concret sur votre volume activité ?

Vous avez raison de mentionner que le taux de réduction d’impôts a été bonifié suite aux émeutes. En fait, il a été aligné sur ceux de la Guyane et de Mayotte, deux territoires pour lesquels l’État a voulu donner plus aux entrepreneurs. On est passé à 30 % de rétrocession minimum sur les dossiers de plein droit contre 25 % auparavant, et à 36 % sur les dossiers avec agrément contre 30 %. Ce sont des taux planchers, dans les faits, ils sont souvent plus élevés que ces taux imposés par la loi.


Cette bonification a-t-elle déjà eu un impact ?

La réponse est oui, en particulier l’année dernière. Était-ce dû uniquement au taux ou pas ? Il y a aussi eu un second facteur d’accélération : les débats très agités autour de la loi de finances 2026 ont fait craindre à beaucoup d’entrepreneurs un durcissement des conditions ou une restriction des secteurs éligibles. Résultat, beaucoup ont avancé leur décision d’investir. À notre échelle, nous avons traité 1 191 dossiers en 2025 en Nouvelle-Calédonie contre 553 en 2024. Mais le corollaire, c’est que les dossiers sont plus petits : le montant moyen est tombé de 50 000 à 34 000 euros. Ce sont donc davantage de petits projets, et beaucoup moins de grands. Les dossiers avec agrément – ceux qui sont vraiment structurants pour le territoire – sont quasi absents des nouvelles originations. Ce que nous livrons aujourd’hui, ce sont des projets lancés avant la crise, avec leurs délais d’instruction habituels de dix-huit mois en moyenne.

Vous faites notamment référence à l’acquisition de l’A350 par Aircalin ?

Exactement. C’est un dossier originé en 2024 qui devrait obtenir son agrément avant l’été. Et il comporte une vraie première : c’est la première fois qu’un actif de ce type – un avion – est intégré dans un dispositif à l’IR (impôt sur le revenu), c’est-à-dire destiné à des investisseurs personnes physiques en métropole. Historiquement, tous les dossiers avions avaient été montés à l’IS (impôt sur les sociétés). Le dispositif à l’IR est plus favorable à l’exploitant, tant sur la rétrocession que sur la souplesse juridique. Il y a aussi le dossier du Bético 3, qui est plus complexe politiquement, et Les Cacaos du Pacifique qui ont obtenu à la fois la défisc locale et nationale, avec peut-être encore un petit reliquat cette année. Mais en dehors de ces projets-là, les grands dossiers structurants sont absents.

Comment se porte le territoire vu de l’extérieur, depuis la Métropole ?

La situation est extrêmement perceptible. Ce matin à 7h30, j’étais seul à prendre mon petit-déjeuner à l’hôtel. Les taux de remplissage hôteliers sont inférieurs à 15 % en moyenne, parfois à 7 % en centre-ville. Le tourisme est sinistré, le BTP est très compliqué, les ventes de voitures aussi. L’agroalimentaire et l’agriculture tirent un peu leur épingle du jeu, mais c’est à peu près tout. Nous avons nous-mêmes fortement ralenti notre activité de crédit : nous prêtons beaucoup moins via Sofidom depuis le début de la crise. Avant les émeutes, nous avions des expositions assez importantes sur le territoire, notamment dans le secteur minier. Nous avons mis un coup de frein important. C’est aussi la première vraie grosse crise que nous traversons ici depuis notre arrivée en 2006, les années précédentes ayant été plutôt bien orientées, portées par le nickel.

Que représente la Nouvelle-Calédonie dans votre activité par rapport aux autres Outre-mer ?

C’était une zone très importante. On avait trois bureaux avant la crise. On a fermé celui de Koné. C’était une zone qui était plutôt favorable économiquement. Mais aujourd’hui, c’est une zone qui est peut-être la plus difficile de tous les Outre-mer. C’est une crise qui cumule tout. C’est une crise politique, une crise économique, une crise d’identité …

Vous n’avez pas pour autant abandonné le territoire ?

Non, et c’est une décision assumée. Nous avons maintenu nos effectifs, en espérant que la crise soit passagère. Et nous continuons à investir via notre SCPI Tertiom, dédiée à l’immobilier tertiaire en Outre-mer. Nous avons récemment acquis les murs d’une grande surface à Koné et nous regardons actuellement un actif dans la restauration rapide à Nouméa. Nous regardons certaines choses, même dans le Nord. Nous y croyons encore, même si « on essaie d’y croire » résume peut-être mieux l’état d’esprit général en ce moment.

Quelle sortie de crise envisagez-vous ?

Il faut d’abord un accord politique. Sans consensus sur l’avenir institutionnel du territoire, les investisseurs resteront attentistes et les projets structurants ne reviendront pas. Et au-delà du politique, il faut un vrai schéma directeur sectoriel, une direction claire. La Nouvelle-Calédonie dispose d’atouts exceptionnels pour le tourisme – c’est l’une des plus belles zones du Pacifique – et pourtant Fidji ou Vanuatu font mieux. C’est franchement incompréhensible pour un territoire aussi remarquable. Sur le nickel, il faut trancher entre extraction et transformation : on sait que la métallurgie sur place est difficile dans un environnement de coûts élevés, sans commune mesure avec des pays à bas coûts. Il faut un discours clair, un projet d’avenir assumé, pour que les acteurs économiques puissent se projeter. À court terme, je ne serai pas optimiste : ça fait un an et demi que nous sommes dans cette crise, et dans les discours des entrepreneurs que j’ai rencontrés aujourd’hui, il n’y a pas beaucoup d’espoir. Mais la Nouvelle-Calédonie a trop d’atouts pour ne pas rebondir un jour.

Propos recueillis par B.Z

 

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