Sept ans après sa création, l’Éveil océanien repart aux provinciales. Président du mouvement et tête de la liste « Un autre monde est possible ! », Milakulo Tukumuli dresse le bilan d’une première mandature faite d’alliances et de réformes difficiles, revendique la paternité de la 3e voie et expose sa vision d’un pays qu’il estime fracturé socialement.
Dans quel état esprit repartez-vous à la bataille pour ces provinciales ?
L’état d’esprit est intact, notre ambition c’est de faire grandir notre pays. Quand on a créé le mouvement en 2019, on ne voulait pas construire un mouvement indépendantiste ou dépendantiste, on voulait apporter des réponses aux problématiques réelles qui métastasent notre pays : inégalités sociales, habitat précaire, chômage, vie chère, décrochage scolaire, violences intrafamiliales, alcool… Après 4 mois de campagne intense, c’est l’épuisement moral, car à force d’entendre la souffrance au travers de témoignages bouleversants, on finit par souffrir soi-même. Cette campagne nous conforte dans notre rapport à la politique qui est l’organisation de la société, car même si certains qualifient le 13 mai de révolte politique, pour nous, c’est surtout une révolte sociale. Quand on analyse les foyers d’insurrection, ils se superposent exactement avec ces quartiers, ces squats, qu’on a construits et qu’on a ensuite laissés à l’abandon. Dans notre pays, 50 % de la population vit sous le seuil de pauvreté (Isee) et y apporter une solution, c’est la colonne vertébrale de notre programme provincial.
Pour cette campagne, vous laissez donc de côté les questions institutionnelles pour vous concentrer sur les priorités sociales ?
Notre pays n’est pas divisé comme dans une démocratie classique avec une droite, une gauche, un centre ou des extrêmes. Notre pays, c’est l’indépendance ou la France. La question institutionnelle est fondamentale et c’est ce qui anime le débat politique depuis plus de 40 ans. Mais les élections provinciales, ce n’est pas que choisir les élus qui discuteront de l’avenir institutionnel. Les provinciales déterminent le Congrès, qui détermine le gouvernement, donc elles déterminent surtout celles et ceux qui décideront pour le quotidien des Calédoniens.
En 2019, alors que l’EO était inconnu au bataillon, vous avez créé la surprise en obtenant 6 000 suffrages en province Sud (8,5 %). Pensez-vous rééditer l’exploit ?
En 2019, on a fait 6 000 voix. En 2020, lors des municipales, 8 000. Aux législatives anticipées de 2024, suite à la dissolution de l’Assemblée nationale, on en a fait 12 000 dans le pays, dont 10 000 en province Sud, et aux dernières élections municipales, 10 500. Cela prouve que notre vision et notre projet suscitent un intérêt de plus en plus important dans la société calédonienne. Pour le prochain scrutin, on espère consolider le chemin parcouru et obtenir entre 10 000 et 15 000 voix.
La différence cette année, c’est que vous n’avez plus le monopole de la 3e voie. Entre Calédonie ensemble, Faire Pays… n’y a-t-il pas un certain embouteillage au centre ?
Effectivement, il y a 4 listes dépendantistes, 2 listes indépendantistes, et 5 listes au centre. Je tiens à rappeler qu’en 2019, quand on évoquait la 3e voie, beaucoup se sont moqués de nous. Il faut rappeler que les deux voies historiques qu’on nous propose, c’est soit l’indépendance tout de suite, soit l’indépendance jamais. Pour nous, ce sont des voies sans issues, comme en 1984 et plus récemment en 2024. La seule voie qui nous a permis de bâtir la paix c’est la poursuite de l’émancipation et de la décolonisation (accord de Matignon et de Nouméa), c’est ça la 3e voie. Quand on a regardé la télévision en noir et blanc pendant trop longtemps, c’est difficile de passer à la couleur, mais au final, tout le monde finira par s’adapter et je constate maintenant que d’autres veulent faire comme nous, d’où l’embouteillage au centre. Nous avons sincèrement essayé de construire avec eux une liste commune sans y parvenir et c’est dommage car ensemble on aurait été plus fort.
Tout au long de ces 7 années, vous avez fait alliance avec l’Avenir en confiance, puis l’UC-FLNKS, puis Calédonie ensemble. L’Éveil océanien existe-t-il seulement sans ces alliances ?
Quand on arrive en 2019 au Congrès avec nos 3 sièges, comme on n’est ni dans le bloc dépendantiste ni indépendantiste, il n’y a pas de majorité, donc pas de gouvernement. Soit on se cache et on laisse le pays aux deux blocs, soit on prend nos responsabilités et on essaye de construire des majorités sur des réformes. Notre responsabilité était énorme. On a testé pendant ce mandat des majorités différentes pour faire avancer le pays. Au départ, on a essayé avec le gouvernement de Thierry Santa, mais aucune réforme n’est passée au Congrès faute de majorité avec Calédonie ensemble. Lorsque le gouvernement Santa est tombé en 2021, on a essayé de construire une majorité avec les indépendantistes et le gouvernement Mapou, de 2021 à 2024. C’est un énorme gâchis car il y a eu beaucoup de difficultés, notamment sur le pacte nickel et le PS2R, qui a fini par causer sa chute. Par ailleurs, l’Éveil océanien a apporté au débat public des réformes importantes mais impopulaires. On a porté la réforme du Ruamm, de la CLR (la caisse locale des retraites), la création de l’assemblée citoyenne de démocratie participative, et on a déposé dernièrement un texte pour sauver le régime de retraite Cafat. Pour 3 élus au Congrès, je crois qu’on a démontré notre sérieux sur des sujets difficiles. Je rappelle que la réforme du Ruamm, même si elle a provoqué l’une des plus grandes manifestations dans le pays, a été adoptée à l’unanimité au Congrès. Si elle n’a pas pu aller à son terme, c’est en raison d’une demande de seconde lecture. Et personne d’autre ne propose de solution sérieuse sur ce dossier à aujourd’hui.
Vous avez encore quelque chose sur la table pour la prochaine mandature ?
Oui, la réforme du régime de retraite Cafat. Normalement, au mois de juin, on ne peut plus verser les pensions car la caisse est vide, mais grâce à la signature de l’accord Élysée-Oudinot en janvier dernier, l’État nous a subventionnés à hauteur de 8 milliards pour permettre le versement des retraites jusqu’en décembre. Il y a néanmoins une condition à respecter, c’est que les élus prennent leur responsabilité et qu’ils réforment le régime de retraite. Nous avons déposé un texte sur le bureau du Congrès, et le gouvernement aussi, et ces réformes devront être adoptées le plus rapidement possible sinon 42 000 retraités se retrouveront sans pensions au mois de janvier 2027.
En décembre, vous avez constitué un intergroupe avec Calédonie ensemble, puis vous en avez démissionné fin avril. Y a-t-il un lien avec le départ de Philippe Dunoyer de CE ?
Quand Philippe Gomès et Philippe Michel sont condamnés (en décembre 2025, ndlr), ils perdent leur groupe et leurs moyens. Ils reviennent comme nous, en 2019 et on sait ce que c’est. On a fait l’intergroupe à la demande de Philippe Dunoyer afin de permettre à leurs collaborateurs de travailler jusqu’à la fin du mandat. Il y avait notamment un récit à bâtir pour co-construire cette voie médiane avec Dunoyer mais malheureusement on a appris qu’il quittait le navire suite à des problèmes internes avec Philippe Gomès. À partir de ce moment-là, il ne nous semblait plus opportun de continuer sur cette voie-là.
Avez-vous tenté un rapprochement avec « Nous » de Philippe Dunoyer ou d’autres formations ?
Bien sûr que oui ! On discute avec tout le monde, c’est normal et sain. Mais certaines alliances ne sont pas possibles parce qu’on ne partage pas le même projet. On a été beaucoup plus loin dans les discussions avec les centristes – Calédonie ensemble, Nous !, Faire Pays et Construire autrement – avec une volonté partagée de faire un bloc central. La complication intervient dans la composition de la liste, car certains sont très gourmands alors qu’ils n’ont pas encore fait leur preuve, et ne sont pas, pour la plupart, représentés et représentatifs. Ce qui n’est pas notre cas, car l’Éveil océanien aujourd’hui, c’est 10 000 voix, 1 000 adhérents, 500 sympathisants, et 200 militants actifs en province Sud. L’union n’a pas pu se faire avant, on espère qu’elle se fera après.
Vous vous revendiquez toujours comme un parti pivot, entre les deux blocs ?
Absolument ! Un jour, le centre deviendra la première politique force du pays.
Pourquoi ne pas présenter une liste dans le Nord et aux Îles ?
Il faut consolider le mouvement en province Sud et ne pas courir trois lièvres à la fois.
On vous présente encore comme une liste communautaire. À juste titre ?
Des mensonges répétés ne deviennent pas une vérité. Je rappelle juste qu’en 2019, on a fait une liste avec uniquement des Océaniens. Je l’ai assumé, c’était une stratégie qui a porté ses fruits. Depuis 2020, à toutes les élections, ce n’est plus le cas et notre liste pour ce scrutin provincial est une mosaïque de la diversité calédonienne. Beaucoup nous en rejoints depuis la création de notre mouvement et ils sont les nouveaux visages du mouvement comme le maire de Thio, Teva Puahio, ou encore Jordhan Assanouma qui fait un travail exceptionnel pour la jeunesse des quartiers, ou encore Anne Tran et Olivier Capecchi, acteurs économiques implantés ici depuis les années 80. L’Éveil océanien est en mutation depuis un moment, mais je vous invite à analyser certaines listes concurrentes en détail, vous verrez bien qui fait du communautarisme et de « l’ouverture maquillage ».
Quel regard portez-vous sur le non-lieu prononcé dans l’affaire de la CCAT ?
Je n’ai jamais commenté les décisions de justice et je ne vais pas tomber dans le panneau de la surenchère. Je dirai simplement que les responsables de l’insurrection du 13 mai, c’est la classe politique calédonienne. C’est parce que nous avons tous failli à notre mission de faire émerger un consensus politique que notre pays soigne encore ses cicatrices.
Quelle est votre position sur l’avenir institutionnel ?
Les accords politiques de Matignon-Oudinot et de Nouméa sont notre héritage mais aussi notre boussole. L’accord de Nouméa dit : « S’il y a trois non, les partenaires politiques se retrouvent pour discuter de la situation ainsi créée. » Ce n’est pas écrit « c’est l’indépendance quand même », ni « c’est la France pour toujours ». Ce qui est sûr, c’est que la Nouvelle-Calédonie demeure au sein de la République française car les 3 consultations n’ont pas abouti à un « Oui ». Mais il y a aussi une autre phrase dans Nouméa qui dit que : « La France reconnaît la vocation de la Nouvelle-Calédonie à bénéficier, à la fin de cette période, d’une complète émancipation. »
Aller jusqu’au bout, qu’est-ce que ça veut dire concrètement ?
Je ne sais pas car je n’avais que 14 ans en 1998. C’est flou, mais ça veut dire que le processus de décolonisation ne s’arrête pas pour autant. Ça ne peut pas être la souveraineté pleine et entière pour autant, parce que les Calédoniens l’ont rejetée par trois fois. Au 3e référendum, conscients des réalités de notre pays, nous avons appelé à voter « Non, pas maintenant ». On reste dans la République, mais la décolonisation se poursuit. La vraie question, ce n’est pas si, oui ou non, on est en décolonisation, mais plutôt quelle forme de souveraineté ? C’est le degré de souveraineté et le degré de sécurité entre la Nouvelle-Calédonie et la France qui doit être débattu. Charge à ceux qui auront cette responsabilité au lendemain du scrutin d’en débattre et de définir une question moins clivante.
La question institutionnelle peut-elle attendre face à l’état du pays ?
La question institutionnelle ne se réglera pas avant l’échéance nationale c’est-à-dire pas avant septembre 2027. Mais en attendant, dans notre pays, il y a des urgences qui ne peuvent plus attendre : les inégalités sociales, le régime de retraite, le Ruamm, le chômage, la vie chère, les finances publiques. Ce sont des compétences qui ne dépendent pas de Paris. Autant on n’est pas d’accord sur l’avenir institutionnel, mais au moins, en attendant, peut-on se mettre d’accord pour travailler ensemble et faire avancer le pays ? Je dis oui à ça.
Quel est votre principal message de campagne ?
Le « Oui » et le « Non » sont devenus les murs de notre prison, tel un arbre qui cache la forêt de nos problèmes. Le 13 mai en est l’expression la plus meurtrière, ce n’est pas qu’une révolte politique, elle est surtout sociale. Le message est simple. Sur le plan purement politique, sans consensus calédonien, aucun consensus national n’est possible. Sur le plan sociétal, il y a urgence à s’occuper de la misère dans notre pays car pendant que d’autres s’étouffent avec leur argent, de jeunes filles se prostituent, de jeunes garçons n’hésitent plus à voler de la nourriture pour pouvoir vivre. Dans notre pays, au XXIe siècle, ce n’est pas possible. En tant que père, quand j’entends ça, ça me fend le cœur. Certains ne font campagne que dans les quartiers riches, que fait-on des autres ? On fait comme s’ils n’existaient pas ? On était dans un squat et un quartier populaire hier. C’est cela notre message !
Propos recueillis par Béryl Ziegler



