CBD : le pari controversé mais ambitieux de la Nouvelle-Calédonie sur la filière chanvre

Longtemps associé uniquement au cannabis récréatif et aux débats autour de la dépénalisation, le chanvre industriel pourrait pourtant devenir l’un des prochains leviers économiques de la Nouvelle-Calédonie. Si toutefois le Congrès valide la délibération transpartisane déposée en ce sens.

Derrière le sujet sensible du CBD, plusieurs élus du Congrès travaillent désormais à la création d’une véritable filière locale structurée mêlant agriculture, industrie, santé, recherche et exportation. Porté notamment par Vaimu’a Muliava, élu du Congrés et membre de l’Éveil océanien, le projet ambitionne de transformer une plante encore largement méconnue en outil de diversification économique pour un territoire toujours fortement dépendant du nickel et des importations.

Le 29 décembre 2025, une délibération relative au plan stratégique de structuration de la filière chanvre en Nouvelle-Calédonie, rédigée en collaboration avec les agriculteurs du territoire, Tokuyama, l’agence rurale, la province Sud, la DASS… a été déposée au Congrès par Vaimu’a Muliava (EO), Emmanuelle Khac (CE), Laura Vendegou (Rassemblement) et Lionnel Brinon (Loyalistes). L’objectif final serait de créer une filière complète allant de la production jusqu’à la transformation et la commercialisation locale. Pour Vaimu’a Muliava, ce projet dépasse largement le simple débat autour du cannabis. Selon lui, il s’agit avant tout d’un enjeu économique et industriel capable de participer à la reconstruction du territoire dans un contexte de crise et d’incertitude. « Les domaines où on a peur d’aller m’intéressent. Je veux du changement et aller là où personne ne veut aller », explique le membre du Congrés de la Nouvelle-Calédonie.

L’élu affirme s’être intéressé très tôt à la diversification économique locale, estimant que le modèle actuel, largement dépendant du nickel, atteint aujourd’hui ses limites. Le plan stratégique présenté par le Congrès repose d’ailleurs entièrement sur ce constat. Il évoque la dépendance économique du territoire et l’urgence de développer de nouvelles activités locales capables de réduire les importations et de créer davantage de valeur ajoutée sur place. « La diversification économique est urgente. Il faut reconstruire différemment et être offensif à la fois à l’intérieur et vers l’extérieur. Avec le Covid, on a découvert qu’on était trop dépendant de l’extérieur », poursuit-il.

Une confusion persistante entre cannabis et CBD

L’un des principaux obstacles au développement du projet reste aujourd’hui la confusion entretenue entre cannabis stupéfiant, chanvre industriel et CBD. Pourtant, les différences sont majeures. Le cannabis récréatif contient un taux élevé de THC, la molécule psychoactive responsable des effets planants. À l’inverse, le chanvre industriel contient moins de 0,3 % de THC et ne provoque pas d’effet psychotrope. Le CBD, lui, est une molécule extraite du chanvre reconnue pour ses usages thérapeutiques potentiels, notamment dans la gestion du stress, des douleurs chroniques ou des troubles du sommeil.

Pour les porteurs du projet, il ne s’agit donc pas de légaliser le cannabis récréatif mais de développer une filière agricole et industrielle strictement encadrée. La délibération prévoit un contrôle des semences, des analyses en laboratoire, une traçabilité complète ainsi que des agréments publics et des normes sanitaires précises. Le texte évoque même la destruction des cultures non conformes afin d’éviter toute dérive. « Le problème, c’est qu’il y a encore beaucoup de réticences en Nouvelle-Calédonie autour du CBD », reconnaît Vaimu’a Muliava. Selon lui, cette méfiance empêche parfois de voir le potentiel réel du chanvre industriel.

Une plante aux possibilités économiques immenses

Car derrière le CBD, c’est toute une économie que les promoteurs du projet imaginent développer. Le plan stratégique ne se limite pas à l’usage médical ou au bien-être. Il envisage au contraire une exploitation beaucoup plus large du chanvre, avec des applications dans plusieurs secteurs économiques majeurs. Il évoque notamment le béton de chanvre pour la construction, les fibres textiles, les matériaux composites, les cosmétiques, les huiles, les farines, les biomatériaux ou encore certains compléments alimentaires. Les fibres de chanvre peuvent servir d’isolants thermiques dans le bâtiment ou entrer dans la fabrication de matériaux industriels. Les graines peuvent produire des huiles riches en protéines et en oméga-3. Certaines molécules extraites de la plante peuvent également être utilisées dans des produits médicaux ou cosmétiques. Le plan stratégique insiste aussi sur les qualités environnementales du chanvre, une culture nécessitant relativement peu d’eau et capable d’absorber une quantité importante de CO₂ pendant sa croissance. « Le chanvre est millénaire. Avant, on pouvait tout faire avec. Il était utilisé dans le médical mais aussi dans l’industrie avec le béton de chanvre », souligne Vaimu’a Muliava.

Le projet prévoit également la mise en place d’unités de transformation locales afin d’éviter que la Nouvelle-Calédonie ne se limite à exporter une simple matière première brute. L’objectif affiché est de produire localement, transformer localement puis exporter des produits à forte valeur ajoutée vers la région Pacifique et au-delà. Dans cette logique, le plan prévoit aussi la création d’une gouvernance et d’un contrat de filière, de laboratoires, de dispositifs de contrôle qualité, de formations agricoles et même d’une stratégie d’exportation régionale.

Un marché mondial en pleine explosion

Les porteurs du projet mettent également en avant le développement rapide du marché mondial du chanvre industriel et du CBD. Le secteur du CBD est en forte croissance dans plusieurs régions du monde, notamment en Europe, en Amérique du Nord et en Asie. Selon les projections citées dans le plan, le marché mondial du chanvre pourrait atteindre plusieurs dizaines de milliards de dollars dans les prochaines années. Pour les élus à l’origine du projet, la Nouvelle-Calédonie pourrait donc se positionner sur un marché encore émergent dans la région Pacifique. « Avec ce projet, on pourrait créer des emplois locaux durables et réduire notre dépendance aux importations. Ça pourrait être un gros bond économique pour la Nouvelle-Calédonie », estime Vaimu’a Muliava.

Une première expérimentation avait déjà été menée sur le territoire mais les résultats n’avaient pas été jugés concluants. Selon l’élu, les semences utilisées provenaient d’Europe et n’étaient pas adaptées au climat tropical calédonien. « Il faut poursuivre les tests avec des variétés adaptées à notre environnement tropical. » Le projet prévoit désormais la poursuite des expérimentations agricoles afin d’identifier les variétés les plus adaptées au territoire et de développer une véritable agriculture locale autour du chanvre.

Entre santé publique, prévention et innovation

Au-delà des enjeux économiques, le plan stratégique comporte également un important volet médical et sanitaire. Il prévoit le développement du CBD et du CBG à usage médical, notamment la création d’un cadre institutionnel pour l’usage médical. Mais aussi le développement d’une filière d’extraction certifiée ainsi que des dispositifs de contrôle sanitaire renforcés. Des expérimentations thérapeutiques encadrées pourraient également être envisagées pour certains patients souffrant de douleurs chroniques, de troubles du sommeil ou d’anxiété. Mais les porteurs du projet insistent aussi sur la nécessité de renforcer la prévention autour du cannabis stupéfiant. Parmi tous les projets liés aux chanvres, la mise en place d’actions éducatives et de sensibilisation dans les établissements scolaires est également prévue afin de mieux différencier usage médical, chanvre industriel et consommation récréative.

Le chantier reste toutefois immense. Entre les réticences politiques, les enjeux sanitaires, les contraintes réglementaires et les investissements nécessaires, la création d’une véritable filière chanvre en Nouvelle-Calédonie pourrait encore prendre plusieurs années. Mais pour Vaimu’a Muliava, le territoire ne peut plus se permettre d’ignorer ce type de diversification économique. « Il faut arrêter d’avoir peur de certains sujets. Si on veut reconstruire l’économie du pays, il faut aussi être capable d’innover. »

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