Le Froid : la sécurisation avant la destruction puis la reconstruction

L’usine de bières et de sodas, emblématique de Nouvelle-Calédonie et brûlée pendant les émeutes à Nouméa, a connu d’immenses dégâts. Sa direction ne baisse pour autant pas les bras. Le gouvernement la soutient.

Huit mois après la prise d’assaut qu’a subi la société Le Froid, les portes s’ouvrent à nouveau, pour constater les dégâts. « Le déroulement de la journée du 13 mai a été catastrophique », retrace Nicolas Troboas, le directeur général de la société depuis 2013. « Je suis arrivé à 5 h 55, le rond-point de Montravel était déjà en feu. Je suis passé entre les émeutiers, ils m’ont laissé passer, tapant sur la voiture, zigzaguant à travers le feu […] Et durant la journée du lundi, les forces de l’ordre ont pris la butte, mais pas pour très longtemps. […] On a renvoyé les employés chez eux vers 12 h. À 12 h 15, on était tous dehors, ce n’était plus possible. » Le début du cauchemar pour la société et ses employés, dont certains étaient présents lors de la visite hier matin.

Cocktails Molotov et bouteilles de gaz

Le soir du 13 mai, les émeutiers pénètrent dans l’usine par la zone de stockage, alors que tout prend feu de part et d’autre. Les responsables ont pu suivre les intrusions via les caméras de surveillance, les forces de l’ordre dépasseés par « la généralisation de violences ». Les émeutiers ont commencé à enflammer les zones de recyclage avec notamment des « cocktails Molotov » et des « bouteilles de gaz ». Le matin, poursuit le dirigeant, ils s’étaient installés avec « un chariot élévateur » et ont commencé à tout détruire. Un événement impensable pour cette société emblématique et historique de Nouvelle-Calédonie, qui produisait des boissons phares du territoire, bières et sodas. « On n’aurait jamais imaginé ça », déplore le porte-parole du gouvernement, Christopher Gygès, présent lors de la visite pour son premier déplacement depuis sa prise de fonction il y a trois jours.

Le 14 mai, les responsables constatent des « mises à feu répétées » par les émeutiers (alors installés sur place) et craignent des complications en raison des produits inflammables présents sur le site. C’est pourquoi, le plus tôt possible, ils ont mené une mission de sécurisation du lieu, avec le Haut-commissariat, et la sécurité civile, afin de retirer « tout ce qui était susceptible d’exploser ».

Plus tard, au cours du mois d’août, un feu, piégé, resurgit, terminant de brûler les derniers vestiges de l’usine. Un site qui encore aujourd’hui n’est pas totalement sécurisé, puisque des infractions sont encore constatées chaque semaine.

« On n’a rien retrouvé »

Dès l’approche des bâtiments, et au fur et à mesure que la visite se poursuit, le constat se dessine : il ne reste plus rien, à part quelques morceaux de murs brûlés, et les carcasses d’engins de chantier, calcinés et rouillés. « Là, c’était mon bureau », se remémore, pleine d’émotion, une employée de l’usine. « On voit souvent, dans les reportages de ce type, des personnes témoigner ‘’on a retrouvé nos alliances dans les décombres’’. Nous, on n’a rien retrouvé», déplore le directeur général.

Autour de nous, que de la poussière. À tel point que le moindre vestige encore debout « ça fait tout drôle », s’exclame un employé. Le montant des destructions, matérielles, est estimé à plus de 10 milliards de francs.

En « mode survie »

Aujourd’hui, la société Le Froid «est en mode survie», explique Nicolas Troboas. « On a dû rechercher des solutions pour ne pas interrompre la consommation des Calédoniens. » Certains produits, comme le Coca-Cola, sont importés des Fidji, en format très limités et soumis à la politique du pays. D’autres arrivent principalement d’Australie et de Nouvelle-Zélande. Une solution qui a été mise à mal avec la taxe sur le sucre, mise en place le 1er août.

« Et puis, nous avons aussi dû abandonner des points de marché à notre concurrent, puisqu’au moment des exactions nous ne produisions plus de bière. Et sans fûts de bière, vous quittez le monde des cafés, hôtels, restaurants, le monde de la nuit, etc. Des événements qui sont bien présents sur une partie de la ville », poursuit le directeur général, qui confie avoir même envoyé des brasseurs locaux brasser de la bière en Australie pendant plus de dix semaines. Un réel coup dur pour la société, dont le chiffre d’affaires annuel avoisinait les 5,5 milliards de francs, et dont 5 milliards étaient réinvestis entièrement dans l’économie calédonienne.

« La société dispose d’autorisations temporaires d’importer les boissons qu’elle fabriquait avant le mois de mai. Elle a développé un réseau d’approvisionnement dans le Pacifique afin d’éviter de trop longues pénuries et de permettre le maintien d’un maximum d’emplois », affirme le gouvernement calédonien. Parmi les 130 emplois directs, et le double d’emplois indirects, 100 ont été licenciés, et seulement 20 employés, 20 prestataires et 30 logisticiens ont pu être maintenus en poste.

Trois phases

Pour la société Le Froid, la démolition se fera en plusieurs phases. La « tranche A », qui correspond à la sécurisation du site brûlé avant la saison cyclonique, vient de s’achever. Un point essentiel pour la société puisque le lieu est situé au cœur d’un quartier fréquenté (écoles, lieu de culte, habitations, proximité avec la Savexpress). La seconde phase, nommée « tranche B », est prévue dès la réception d’une subvention prévue à cet effet. La démolition complète des 1,6 hectares du site, détruit, est estimée entre 300 et 500 millions de francs, dépollution comprise.

La troisième phase sera la reconstruction. « Même si la société Le Froid rencontre des freins à son redéploiement, elle entend se reconstruire au plus vite », assure le gouvernement. Le prochain lieu du site est encore à définir. « On recherche [avant tout] une stabilité, et une fois qu’on l’aura, on veut qu’elle soit pérenne », atteste Nicolas Troboas.

Et pour assurer sa pérennité, les acteurs en charge de la reconstruction entendent bien (re) construire une « usine verte », plus respectueuse de l’environnement. Avant les émeutes, une station d’épuration de « plusieurs centaines de millions » de francs avait entièrement été financée et était sur le point d’être installée pour la récupération et le traitement des eaux usées par la production. Malheureusement, elle a été entièrement détruite, et les dégâts seront même à rembourser avant même qu’elle n’ait eu le temps de servir, regrette le directeur général. « C’est un gâchis. »


« Aller chercher les aides »

Le membre du gouvernement en charge notamment de l’économie, du commerce extérieur, du travail et de l’emploi, Christopher Gygès, a bien l’intention de « leur simplifier la vie », et entend faciliter les démarches administratives, afin de réduire au maximum les délais, « réduire toutes les contraintes qui sont liées à la reconstruction, que ce soit de l’ordre économique, de l’emploi ou environnemental », sans compromettre les obligations qui sont en place. Et enfin, « aller chercher les aides » auprès des organismes idoines (l’État, les fonds européens…) pour mettre en œuvre la reconstruction, estimée à quatre ans de délais, si toutes les étapes se déroulent sans encombres.

Comme de nombreuses entreprises, la société Le Froid est encore dans l’attente d’indemnisations par les assurances. Une problématique que le membre du gouvernement avait déjà anticipé avant l’attribution officielle de ses secteurs et dont il promet une amélioration « dans les prochaines semaines ». « La question aujourd’hui, c’est la réassurance. Et la solution, c’est que l’État garantisse le risque émeutes en Nouvelle-Calédonie », a rappelé hier matin Christopher Gygès, puisque les remboursement ne s’élèvent toujours qu’à hauteur de 25 %. Un sujet qui doit être évoqué à Paris dans le cadre des discussions institutionnelles, en février.



Lucile Chaurand

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