« Si j’avais eu un sabre, je lui aurais coupé la tête »

Deux individus ont été condamnés, mardi à Nouméa, pour avoir insulté, bousculé et frappé, chez lui, un homme souffrant de schizophrénie. Cela s’est passé en janvier à Boghen, sur la commune de Bourail.

Vice-procureure de la République, Isabelle Fuhrer n’avait encore jamais connu pareille situation depuis les quelques années qu’elle exerce à Nouméa. En Métropole, où elle a fait la majorité de sa carrière, oui. Mais pas ici. Cette première, elle s’en serait bien passée. Idem pour les trois magistrates siégeant mardi, les deux avocats des prévenus et la petite dizaine de policiers assurant la sécurité. Ce sont ces derniers qui, comme souvent, se sont retrouvés en première ligne pour tenter d’apaiser la colère du condamné. Car c’est cela dont il est question ici. Pas un petit énervement, mais bien un déchaînement (long de plusieurs minutes) d’insultes (les outrages devraient être relevés) et de coups (donnés dans les parois des geôles) de la part d’un homme de 34 ans (habillé d’un maillot du basketteur Michael Jordan, numéro 23) qui venait d’entendre la présidente du tribunal, Hélène Gaillet, rendre son verdict : deux ans et demi de prison ferme pour le dossier jugé mardi, avec six mois ferme en plus, conséquence de la révocation d’un sursis. Sa compagne, enceinte de trois mois, a quitté la salle sous le choc.

Dans ce dossier, il y avait un second prévenu, 21 ans, au casier judiciaire cinq fois moins fourni (deux condamnations) : il a écopé d’un an de prison ferme (hors du Camp-Est, sous bracelet électronique) et d’un an avec sursis, avec obligation de soins (alcool, violence), de travail (son oncle lui propose un emploi fixe) et d’indemnisation de la victime (qui réclame 100 000 francs).

« Je lui ai mis un canon »

Ce qu’il s’est passé ce 21 janvier ? Les deux jeunes hommes passent la soirée à boire, avec leurs copines et des amis. La victime, une trentaine d’années, surgit non loin de là, profère des insultes et rentre chez elle. Les deux prévenus le suivent, ouvre la porte de son domicile et lui foncent dessus. L’agressé se défend en se saisissant d’un sabre et arme, prêt à frapper. Il est désarmé par le plus jeune des accusés, qui raconte avoir frappé plusieurs fois le schizophrène. « Je lui ai mis un canon, il est tombé… Je l’ai relevé, j’ai remis un canon… » Combien de coups de poings donnés, demande la présidente. « Je ne sais pas, je n’ai pas compté. » La scène a été filmée par un ami des mis en cause, qui leur demandait de se calmer, en vain. Ils ont fini par partir, laissant la victime en sang, avec notamment deux plaies profondes (front, crâne). Ont-ils utilisé le sabre pour la frapper, contrairement à ce qu’ils assurent ? Le tribunal a émis un doute sur le sujet, car comment expliquer ces entailles par des seuls coups de poing ? Le plus jeune prévenu reconnaît uniquement les coups de poings. Car après tout, « si j’avais eu un sabre, je lui aurais coupé la tête… » Le second, lui, dit n’avoir fait que pousser la victime, rien de plus.

Pourquoi cet excès de violence ? « Parce qu’on n’insulte pas nos parents », même si cela provient de « quelqu’un qui est fou, qui est débile, qui est timbré », argumente l’un. Oui, « à la longue » les insultes « ça devient » invivable, dit l’autre.

« Attitude très désagréable »

Voilà « des violences » exercées contre une personne « d’une grande fragilité physique et psychologiques », qui certes « a parfois un langage qui n’est pas particulièrement courtois » mais qui pour autant ne méritait pas un tel traitement. La représentante du ministère public a souligné, aussi, une « attitude très désagréable » de la part des prévenus lors de l’audience. « Ce serait pas mal qu’ils baissent un peu d’un ton, ou du moins qu’ils se rendent compte » que lorsqu’on passe devant un tribunal, qui plus est dans un position d’accusé, il est préférable de ne pas rouler des mécaniques et de ne pas faire preuve d’arrogance. Isabelle Fuhrer a requis quatre ans et demi de prison (dont six mois avec sursis) contre le plus âgé, et trois ans de détention (dont huit mois avec sursis) contre son acolyte.

« Une victime dangereuse »

Maître Olivier Mazzoli, défendant le plus jeune des deux prévenus, a expliqué qu’« au Camp-Est, quand on est faible on y passe », d’où le côté dur montré par son client mardi. « La détention » depuis deux mois, une première dans sa vie, « a vraiment été un électrochoc pour lui ». Maître Pierre-Louis Villaume, au soutien du plus âgé, a chargé le plaignant : ce n’est « pas une victime faible, mais une victime dangereuse », parce que cet homme, « s’il n’a pas pris son cachet ça peut déraper ». Et vu qu’il ne prend plus son traitement depuis deux ans car il dit ne plus le supporter… Et puis, « les gendarmes n’ont pas interrogé » toutes les personnes présentes en amont des faits, regrette-t-il.

Avant que le tribunal ne se retire pour délibérer, les deux prévenus ont présenté leurs excuses à la victime, absente à l’audience et représentée par aucun avocat.

Une demi-heure plus tard, le verdict tombait, avec les conséquences que l’on connaît.

Anthony Fillet

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