La cour d’assises de Nouméa a rendu son verdict hier en milieu d’après-midi.
« Bonjour, je m’appelle ThĂ©rèse Tafilagi, j’ai 40 ans, j’habite sur Robinson. Mon lien avec la victime ? C’était mon mari. » C’est par ces mots que s’est ouvert, Ă 8h10 hier, le second jour du procès de deux hommes (21 et 24 ans), accusĂ©s d’avoir mortellement frappĂ© GrĂ©gory Tui, le 22 mai 2021 au petit matin, Ă la sortie d’une soirĂ©e karaokĂ© (et arrosĂ©e) au Rivland, Ă PaĂ¯ta. « Mon dĂ©funt mari, c’était une personne sociable. Il s’occupait bien de nos enfants. Aujourd’hui, je me dĂ©brouille toute seule… » Claquettes, short noir, pull Ă capuche rouge et alliance au doigt, la veuve ne dira rien de plus. Trop dur. En larmes, elle quittera, un temps, la salle après cette description de la victime.
Près de 3 grammes d’alcool
Quelques minutes plus tĂ´t, elle avait racontĂ© les faits. « On a passĂ© une très bonne soirĂ©e » en compagnie de proches. Le groupe reste un peu sur le parking pour boire un dernier coup. Au mĂªme moment, un adolescent (16 ans), au volant d’une voiture louĂ©e par sa mère, fait des dĂ©rapages. Cela agace le groupe, particulièrement GrĂ©gory Tui, 35 ans, mariĂ© et père de famille : il lance une bouteille de bière sur la voiture en cause. Une dizaine de minutes plus tard, lorsque le groupe quitte les lieux, Ă trois vĂ©hicules, il est suivi – et doublĂ© – Ă contresens par cette mĂªme voiture (dĂ©sormais occupĂ©e par six jeunes hommes). Le premier vĂ©hicule pourchassĂ© esquive le barrage, pas les deux autres. Tout le monde descend, une bagarre (avec insultes, menaces et jets d’objets) Ă©clate. Selon des tĂ©moignages, GrĂ©gory Tui, fortement alcoolisĂ© (2,87 grammes par litre de sang), s’est avancĂ© (il n’était pas le seul) pour en dĂ©coudre, faisant des mouvements de bras. Il aurait donnĂ© deux coups Ă Jean-Michel Viquena, au torse. Celui-ci, dix-sept ans de moins que la victime et 26 centimètres de plus, rĂ©plique d’un coup de pied Ă la tĂªte. GrĂ©gory Tui s’écroule. Ezeckiel Mauga, le second accusĂ©, envoie Ă son tour un coup de pied Ă la tĂªte du trentenaire, qui ne se relèvera pas.
« Deux rugbymen contre un volleyeur »
Comprenant, en voyant son mari allongĂ© sur le dos, les bras Ă©cartĂ©s, inconscient, que la situation est grave, ThĂ©rèse s’approche de lui alors que la rixe continue. « J’essayais de voir oĂ¹ il a Ă©tĂ© touchĂ©, mais je ne voyais rien », alors « j’ai mis ma main sous sa tĂªte ». Les doigts ont vite Ă©tĂ© ensanglantĂ©s. « Je ne savais pas s’il Ă©tait encore en vie… » A l’audience hier matin, le dĂ©tail des appels passĂ©s aux secours (pompiers, gendarmerie, samu) a Ă©tĂ© dĂ©voilĂ©, occasionnant un autre moment de forte Ă©motion dans la salle. Par crainte de voir les agresseurs revenir et ne voyant pas les secours arriver après une vingtaine de minutes d’attente, la famille de GrĂ©gory Tui l’a finalement conduit au MĂ©dipĂ´le. Il respirait encore. Souffrant de plusieurs fractures au crĂ¢ne, avec hĂ©morragie interne, il a Ă©tĂ© opĂ©rĂ© en urgence, sans pouvoir Ăªtre sauvĂ©.
« On ne peut pas, pour une voiture » abîmée, « tuer quelqu’un », souffle l’avocate de la partie civile, Me Sophie Devrainne. « La vie humaine est plus importante qu’un bien matériel. » Le défunt, « c’était quelqu’un qui aimait bien rigoler, un bon vivant. Il avait deux tatouages. C’était la première fois qu’il allait au karaoké. Malheureusement, ce sera la dernière. » Après cette bagarre réunissant « deux rugbymen contre un volleyeur, qu’est-ce qu’il reste de Grégory Tui ? Une pierre tombale. »
« Imaginez la violence du coup »
« La belle soirĂ©e a tournĂ© au cauchemar », rĂ©sume l’avocat gĂ©nĂ©ral, Philippe Faisandier. Ces « malabars entassĂ©s dans la petite voiture » sont partis dans « une Ă©quipĂ©e sauvage, une expĂ©dition punitive ». Certes, « le drame s’est produit Ă une vitesse Ă©clair », mais « imaginez la violence du coup pour casser un crĂ¢ne », fait-il remarquer, rĂ©clamant six ans d’emprisonnement contre Jean-Michel Viquena et dix ans de rĂ©clusion criminelle contre Ezeckiel Mauga, au rĂ´le plus important (il conduisait sur la fin, donc il est Ă l’origine du barrage, et c’est lui qui a donnĂ© le dernier coup, probablement fatal).
La cour a Ă©tĂ© moins sĂ©vère. Au terme d’un dĂ©libĂ©rĂ© d’une heure et demie, Jean-Michel Viquena (21 ans, futur papa) a Ă©tĂ© condamnĂ© Ă cinq ans d’emprisonnement (dont trois ans avec sursis probatoire pendant une pĂ©riode de deux ans), et Ezeckiel Mauga (24 ans, père d’un enfant de 4 ans) Ă six ans d’emprisonnement. Aucun mandat de dĂ©pĂ´t n’a Ă©tĂ© prononcĂ© (ils dorment donc chez eux pour le moment). Ils ont dix jours pour interjeter appel. Cela ne devrait pas Ăªtre le cas.
Anthony Fillet



