Placé sous contrôle judiciaire depuis le 20 février, décision pour laquelle le parquet a fait appel, l’un des meurtriers présumés de la nuit sanglante du 17 février à la tribu de Touaourou a finalement été incarcéré. Son frère, également mis en examen pour meurtre, a été laissé sous contrôle judiciaire.
Menotté dans la salle d’audience, il a quitté la cour d’appel de Nouméa escorté par les policiers, sous les yeux des plus proches membres de sa famille qui n’ont, pour certains, pas pu contenir leurs larmes. D’après nos informations, la chambre de l’instruction a décidé de placer en détention provisoire, mercredi, un homme de 38 ans dans le cadre de l’information judiciaire ouverte sur la nuit sanglante du 17 au 18 février à la tribu de Touaourou, à Yaté, au cours de laquelle deux hommes sont morts par balles dans deux scènes de crime distinctes.
Le point d’orgue d’un conflit clanique qui prend ses racines dans l’avis d’expulsion du clan Kourevi pris par les instances coutumières en septembre 2022. Depuis, la tension n’a cessé de monter. Les insultes, les fusils et sabres exhibés, les barrages et les violences rythment le quotidien de ces 500 habitants et ne cessent d’envenimer une situation déjà explosive pour laquelle les autorités politiques et coutumières n’ont pas trouvé de solution.
Si l’enquête ne semble pas avoir avancé concernant la première scène de crime, deux frères, partisans du clan Ouetcho, ont été mis en examen pour le meurtre d’un homme et les blessures de trois autres personnes par balles du clan Kourevi (il s’agit de la seconde scène de crime). En garde à vue et encore jusqu’à aujourd’hui, ils contestent formellement avoir ouvert le feu sur les victimes qui venaient de pénétrer sur leur propriété en rentrant de la fête de l’igname et dans un contexte tendu par l’annonce du décès d’une première personne. Contrairement aux réquisitions du parquet et à l’avis du juge d’instruction, ces deux suspects – âgés de 38 et 63 ans – avaient été laissés libre sous contrôle judiciaire en attendant les suites de l’enquête. Une décision du juge des libertés et de la détention qui n’avait pas été au goût du parquet qui avait aussitôt interjeté appel.
« Une vendetta à Touaourou »
C’est donc dans ce cadre-là que ces deux frères se sont présentés à la chambre de l’instruction qui a examiné l’affaire. A l’extérieur, le palais de justice était sous bonne garde des policiers et gendarmes mobiles appelés en renfort en cas de troubles.
Sans surprise, l’avocat général Philippe Faisandier a demandé « l’infirmation de l’ordonnance du juge des libertés et de la détention » et réclamé le placement en détention provisoire des intéressés pour « empêcher toute concertation frauduleuse » entre les personnes mises en examen et d’éventuelles complices, éviter « les pressions » sur les témoins et « préserver les témoignages à venir » ou encore écarter « le risque de dissipation des preuves » car « toutes les pièces à conviction ont disparu ».
« Deux morts et des blessés, c’est un point d’orgue de ce conflit mais ce n’est peut-être pas le point final. Depuis la nuit du 17 février, il y a eu des violences avec des boules de pétanque le 25 février et un homme frappé le 1er mars », a analysé le magistrat du ministère public, admettant « qu’on ne connaît pas la fin de l’histoire. La situation de crispation est maximale. C’est une vendetta qui se passe à Touaourou. Les deux morts n’ont rien calmé ».
« On veut faire pression »
Des arguments contre lesquels les avocats Mes Martin et Thomas Gruet ont bataillé pour emporter la conviction de la chambre de l’instruction. « Je suis gêné parce que l’avocat général n’a parlé que du fond du dossier et consacré seulement quelques minutes sur les critères du placement en détention provisoire. On refait l’instruction à la barre mais ce qui est dit est faux », a contesté Me Calmet, affirmant que « ce n’est pas à la chambre de l’instruction de rattraper une information judiciaire qui patine. On veut faire pression pour que les langues se délient ».
A Me Gruet de charger la justice, rappelant qu’un « signalement a été fait au procureur et au haut-commissaire dix jours avant les faits pour dénoncer les blocages et les violences et pourtant, rien n’a été fait ». « Aucun motif », estime encore l’avocat, ne permet d’incarcérer son client âgé de 38 ans qui « nie avoir eu un fusil entre les mains et d›avoir tiré. Il manque encore des témoignages, la scène de crime n’a pas été protégée et l’arme n’a pas été retrouvée. Vous êtes le dernier rempart d’une détention provisoire injustifiée ».
Un tir mortel « à bout portant »
Les deux frères ont, pour autant, été placés face à certaines contradictions du dossier par le président Philippe Dorcet qui a repris des témoignages qui les incriminent, et plus particulièrement le trentenaire. « Un élément est constant : la victime a été tuée d’un courte à très faible distance, quasiment à bout portant. La jupe de la munition a été retrouvée dans le cœur. Ils nous disent qu’il n’y avait personne entre eux et la victime. Alors qui a tiré ? », questionne l’avocat général. Toutes ces interrogations encore en suspens, ce sera au magistrat-instructeur d’y répondre au cours de l’information judiciaire qui devrait durer encore de nombreux mois. Après une quinzaine de minutes à délibérer, les magistrats de la chambre de l’instruction ont rendu leur décision et prononcé le maintien du contrôle judiciaire pour le sexagénaire. Au contraire de son cadet qui a été placé en détention provisoire. Le président a brièvement exposé les raisons : le risque de concertation avec des complices non identifiés, de réitération des faits et de dissimulation des preuves ainsi que le trouble à l’ordre public. Le trentenaire n’avait jamais été incarcéré jusqu’alors.
Jean-Alexis Gallien-Lamarche



