Le 13 mai 2025, « un an jour pour jour après l’une des plus graves crises de l’histoire récente de la Nouvelle-Calédonie », la Fédération des professionnels libéraux de santé interpellait les pouvoirs publics dans une lettre ouverte, pour tenter de faire de la santé mentale une priorité absolue. Pour la FPLS, ce que les Calédoniens ont « traversé collectivement en mai 2024 constitue un traumatisme majeur ». Alors, sommes-nous tous traumatisés et à quel point ? Comment savoir en reconnaître les signes et continuer d’avancer ? Comment reconstruire une société fracturée ? Dans ce dossier à suivre en trois volets, nous vous proposons des pistes d’analyse et de réflexion, grâce à l’expertise de deux psychologues et d’une hypnothérapeute. Aujourd’hui, nous cheminons en compagnie d’Alexandre Machful, psychologue clinicien indépendant. Pour nous aider à reconnaître les symptômes d’un stress post-traumatique ou d’un mal-être, et à faire face. Tout simplement.
La Voix du Caillou : Quels sont les différents états provoqués par les émeutes ? La sidération, la colère ? Quelles sont les étapes actuelles, et celles encore à venir lors d’une épreuve majeure comme celle-ci ?
Alexandre Machful : Au travers de ce que j’ai pu observer à la fois en entretien et en société, il y a effectivement eu de la sidération, comme une impossibilité de concevoir ce qui était en train de se dérouler sous nos yeux. Il y a ensuite eu de la colère, de la peur, de la tristesse et de l’incompréhension. Nous avons aussi tous, quelque part, perdu l’illusion de la sécurité. Il m’est difficile d’énumérer tous les états, car c’est l’ensemble de la population calédonienne qui a été affectée par les émeutes. Les étapes restent elles aussi très subjectives, néanmoins on peut relever les réactions initiales : on en revient à la sidération ou à la peur, mais aussi au sentiment d’impuissance, l’anxiété ou l’hypervigilance. En second lieu, j’évoquerais la phase de sauvetage : celle où la personne commence à se mettre en action par rapport à l’événement qu’elle a vécu. Il s’agit d’une période d’évaluation et de premières décisions. Elle va être suivie par celle d’un pseudo-retour à la vie normale, avec toujours en arrière-plan ce vécu plus ou moins vivace en nous, qui peut à tout moment déclencher un sentiment de désillusion. Il y a enfin l’ancrage : ce qu’on intègre de l’événement à plus ou moins long terme dans notre histoire de vie. Ressentiment, cloisonnement, transmission, résilience : soit comment on se reconstruit.
LVDC : Peut-on parler d’un traumatisme global, même si les événements n’ont pas été les mêmes pour tous, ni vécus avec la même intensité ?
A.M. : Les facteurs majeurs caractérisant l’intégration d’un événement vécu comme traumatique sont : la soudaineté, le caractère imprévisible, la forte intensité émotionnelle, et le sentiment de subir, le ressenti d’une impuissance. Ce que je constate sinon, c’est une multitude de vécus et de souffrances individuelles – donc forcément très subjectifs. Cela a touché chacun de nous, dans notre histoire de vie personnelle. La globalisation réside dans la tentative d’élaborer tout cela, dans la capacité à se remettre à penser : c’est cela, c’est cette démarche qui s’est effectuée de manière groupale. Nous avons été nombreux à tenter de trouver des réponses à cette incompréhension, à partager nos peurs avec autrui, à tenter de nous rassurer là où un sentiment de solitude, de vulnérabilité ou d’insécurité avait pu s’installer. Nous avons vécu cela sur les barrages, par exemple, avec de vrais moments de partage. Dans les quartiers, où nous avons connu comme un second confinement, il y a aussi eu de la solidarité.
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Propos recueillis par Isabelle Peltier




