Hier dans une salle comble, et encore aujourd’hui, deux hommes, 21 et 24 ans, au casier judiciaire vierge et actuellement sans emploi déclaré, sont jugés par la cour d’assises pour avoir frappé mortellement Grégory Tui, 35 ans, dans la nuit du 21 au 22 mai 2021 à Païta. Ils encourent vingt ans de réclusion criminelle. Le verdict est attendu en fin de journée.
« J’ai su en début de semaine que j’allais être papa… » 9 h 43 hier, des premiers frissons parcourent la grande salle du tribunal, à l’étage. Faisant face aux neuf personnes (trois magistrats, six jurés), dont sept femmes, qui vont décider de son sort, avec dans son dos une cinquantaine de proches de la victime – la plupart portaient des t-shirts à son effigie, en sa mémoire, celle qui est proscrit dans une salle audience, ils ont donc été invités à ne pas recommencer aujourd’hui -, le plus jeune des deux accusés est poussé par son avocat, Martin Calmet, à parler d’avenir. « Ce n’est pas facile », explique-t-il, la voix tremblante. « Depuis 2021, c’est comme si ma vie était sur pause. Je n’arrive pas trop à vivre avec » ce drame. « Dans la rue, les gens me regardent de travers », pense-t-il. « Je regrette ce qu’il s’est passé. » Coupe en brosse, rasé de près et chemise sombre à manches longues laissant devenir un corps puissant, il a eu, pour le défunt, « une pensée à sa petite famille, à ses enfants, à sa femme ». Avec le recul, « si c’était à refaire, je serais resté chez moi, je ne serais pas sorti avec les copains » ce soir-là.
Kolbe ou Lomu ?
Deuxième d’une fratrie de cinq enfants, il a commencé sa vie à Nouméa, a suivi la famille en Métropole (Montauban) pendant cinq ans avant un retour sur le Caillou. Le décès de sa grand-mère maternelle en 2019 l’atteint moralement, il se met à manquer les cours, quitte le lycée sans le bac pro, travaille dans plusieurs secteurs, déclarés ou non : logistique, charpente, restauration, électricité, maçonnerie… Catholique pratiquant, il va à la messe chaque dimanche, raconte-t-il. Et avant sa blessure à la cheville droite, pour laquelle il attend une nouvelle opération, il jouait au rugby et entraînait des jeunes.
Son avocat voit le piège arriver, précise que son client n’est pas, sur le terrain, un pilier qui fracasse ses adversaires, plutôt un ailier cherchant à éviter la foule. Entre passionnés du même sport mais pas supporters du même club, le procès prend une tournure sportive. Question, très sérieuse, de l’avocat général : « qui est le plus grand ailier de l’Histoire du rugby ? » Le jeune accusé réfléchit, hésite, puis tente : « Cheslin Kolbe ? » L’homme au costume rouge reprend le ballon et siffle la fin du match : « Non, c’est Jonah Lomu, 2 mètres, 120 kilos. On peut être ailier et être costaud. » Essai transformé par Philippe Faisandier, 7 à 0.
Maître Calmet ne baisse les bras. Soulignant les compliments (garçon sérieux, calme, sociable, etc.) prononcés en faveur de son client lors de l’enquête, l’avocat accélère, entrevoit l’en-but : « c’est rare, devant la cour d’assises, d’avoir une personnalité comme la sienne, où il n’y a rien » en termes de mauvais comportement passé ou d’antécédent judiciaire. Le « rêve » de l’accusé : entrer dans la police, comme son « grand frère ».
« Si je prends le premier coup, je me défends »
Le second accusé, trois ans et demi plus âgé, a des points communs avec le plus jeune : même communauté, même amour pour le rugby (il a pratiqué jusqu’à ses 13 ans, a fait aussi un peu de boxe), même bande d’amis à Païta. Lui aussi a arrêté l’école trop tôt (il fait notamment des petits boulots non déclarés dans la maçonnerie) et a un casier judiciaire vierge (il a toutefois été en garde à vue en 2022 pour avoir effrayé sa mère et sa compagne lors d’une dispute). Bouc, chemise bicolore à manches courtes et courtes dreadlocks attachées, il est décrit comme adepte du théâtre et musicien de talent, possessif et un peu bagarreur. « Je ne fais pas le premier pas pour mettre des coups, mais si je prends le premier coup, je me défends. » La présidente l’interroge sur son lien avec sa fille de 4 ans. L’accusé, troisième d’une fratrie de quatre enfants, pleure : « c’est ma vie ». Zouaouia Magherbi le questionne ensuite sur sa vie sociale. Depuis les faits, l’homme a perdu une vingtaine de kilos. « Je n’ai plus d’amis, je me suis écarté de tout le monde pour vivre avec ma famille », raconte-t-il. « C’est avec les amis que j’ai eu des problèmes, c’est avec la famille que je me relève. » Avec celle qui partage sa vie, « on aimerait recommencer notre vie ailleurs », glisse-t-il à la cour. Placé en détention provisoire après la mort de Grégory Tui, il en est sorti au bout de quelques mois : il est depuis sous le régime du bracelet électronique, dispositif qu’il suit mais avec régulièrement des retards. Le plus jeune des accusés, lui, a jusque-là évité la case prison : il est sous contrôle judiciaire, qu’il respecte.
Anthony Fillet



