Après vingt-six ans de vie commune, la Ligue des droits de l’homme a décidé de rompre avec sa branche calédonienne, jugeant leurs désaccords insurmontables depuis les émeutes de 2024. « Nous allons continuer à faire notre maximum pour que cette rupture ne soit pas définitivement consommée », réagit Gérard Sarda, le président de la LDH-NC. Sans accord d’ici au 29 septembre, ses adhérents devront acter le divorce.
Elles portaient le même nom depuis vingt-six ans. Elles pourraient bientôt ne plus être liées. En raison de désaccords jugés « irréconciliables » depuis les émeutes de 2024 et de « conceptions des droits de l’homme [qui] divergent profondément », la Ligue des droits de l’homme (LDH) a décidé d’exclure sa branche calédonienne. Le 4 août dernier, dans un courrier adressé à Gérard Sarda, président de la Ligue des droits de l’homme de Nouvelle-Calédonie (LDH-NC), l’association annonce sa volonté de dénoncer et résilier la convention signée le 29 septembre 2000, reconduite tacitement chaque année depuis.
La LDH donne alors un préavis d’un mois. Passé ce délai, la section calédonienne devra renoncer au sigle LDH, aux appellations « Ligue des droits de l’Homme », « Ligue des droits humains », « Ligue française de défense des droits de l’Homme et du citoyen », à l’identité visuelle nationale, et à « toute mention, directe ou indirecte, laissant entendre l’existence d’une affiliation ». Le courrier exige aussi le retrait de ces références des sites internet, réseaux sociaux, publications et documents institutionnels de l’association calédonienne. Un coup de tonnerre… pas vraiment surprenant.
Une « inertie dans la défense des droits et libertés »
Car depuis les émeutes de mai 2024, les désaccords entre les deux entités étaient apparus au grand jour. Déjà, dans un long courrier du 9 avril dernier, que La voix du Caillou a pu consulter, la présidente nationale de la LDH, Nathalie Tehio, posait sur sept pages les termes de ce futur divorce. Elle y pose un désaccord de principe : « Il n’est pas possible d’être confondus alors que nos conceptions des droits de l’homme divergent profondément ».
Le courrier dresse un inventaire. Sur les détenus transférés en Métropole, la LDH nationale dit avoir proposé de dénoncer la violation des droits de la défense et de la vie privée : la LDH-NC « a préféré s’abstenir ». Sur l’arrêté d’interdiction de manifester, reconduit depuis onze mois, la ligue locale aurait sollicité le Haut-commissaire avant de se « désolidariser publiquement » du recours parisien.
« Quel est le frein à l’arbitraire de l’État si les atteintes aux libertés sont toujours permises dès lors qu’elles sont jugées nécessaires par son représentant ? Et à quoi sert une association de défense des libertés si elle accepte la grille de lecture de l’État sans analyse critique ? », souligne Nathalie Tehio, qui adresse directement le reproche à ses interlocuteurs calédoniens : « Vous proposez une lecture des droits de l’homme tournée uniquement vers la préservation de la sécurité et de l’ordre public ». Et de conclure : « Cette inertie dans la défense des droits et libertés est totalement visible et dénoncée ».
L’avis de la CNCDH ne passe pas
Le détonateur est certainement l’avis rendu en janvier par la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH) sur la gestion par l’État de la crise insurrectionnelle de mai 2024. Comme bien d’autres, la LDH-NC l’avait alors publiquement contesté, dénonçant de nombreuses inexactitudes et une méthode défaillante. « Il y a des limites à raconter n’importe quoi. Il est quand même expliqué dans cet avis que les policiers tiraient sur des Kanak depuis des hélicoptères. Il faut garder de l’objectivité », s’insurge Gérard Sarda.
Contacté par la rédaction, le président de la branche calédonienne ne comprend pas les critiques. « Nous ne sommes pas cul et chemise avec l’État. Quand l’État n’a pas joué son rôle de contrôle sur les collectivités, nous nous sommes exprimés. On nous accuse de faire le lit du fascisme et du colonialisme. Je tiens quand même à dire que la LDH considère que les problèmes rencontrés sur le territoire ne viennent que de l’État, et que notre combat ne devrait être dirigé que contre l’État, quelles que soient les circonstances. Nous ne partageons pas ce point de vue. »
Au courrier du 4 août, Gérard Sarda, Bernard Robineau (vice-président) et Elie Poigoune (président d’honneur) ont répondu par une lettre du 27 août, dans laquelle ils disent « regretter profondément » la « décision unilatérale » de la LDH.
« C’est une très mauvaise idée »
« Le divorce n’est pas totalement rompu. Oui, nous avons eu des désaccords sur l’analyse des événements de 2024. Mais c’est une très mauvaise idée que de vouloir se séparer de la LDH-NC, dans des moments compliqués sur le territoire, au prétexte que nous n’avons pas accepté l’avis de la CNCDH », explique Gérard Sarda.
Les responsables calédoniens espèrent encore « bâtir une nouvelle convention de partenariat » pour retrouver « du dialogue entre les instances parisiennes et nouméennes ». Un point juridique devra également être tranchée autour de l’utilisation « des sigles et logos respectifs ». Car son appellation, « Ligue des Droits de l’Homme et du citoyen de Nouvelle Calédonie », a été déposée auprès des services du Haut-commissariat avant la signature de la convention d’affiliation de 2000. De quoi, peut-être, contester la mise en demeure parisienne d’abandonner son nom. « La LDH a, à certains égards, une vision fausse de la Nouvelle-Calédonie. Nous ne sommes plus dans les années 70, quand Nidoish Naisseline se retrouvait en prison pour un tract en langue kanak. Même si les discriminations systémiques demeurent, même si l’accès à l’emploi et au logement est plus difficile pour les Kanak, les choses ont évolué et l’État n’est pas responsable de tout. »
Une assemblée générale extraordinaire est désormais calée au 29 septembre prochain. Les adhérents de la LDH-NC devront alors acter le divorce avec l’instance parisienne si, d’ici là, une solution n’est pas trouvée.
Jean-Alexis Gallien-Lamarche

